© Denis Rouvre / Naïve
Vendredi 1 mars 2013
Plutôt deux fois qu'une
Mrs Quickly dans Falstaff et récital à l'Amphithéâtre

Marie-Nicole Lemieux fait ses débuts longtemps attendus à l’Opéra de Paris ! Nous en sommes récompensés par de doubles débuts : sur la scène de Bastille dans son rôle fétiche, la Quickly de Falstaff, et dans l’intimité du concert à l'Amphithéâtre le 7 mars, avec Elgar, Lekeu et Chausson. Portrait.

 

 

« Rondeur » est le nom affectueux dont on récompensait au théâtre, et le cinéma suivra, une qualité de présence avenante, sans angles, arrangeante ; ce qui suppose des rondeurs au physique aussi. Comment autrement la gentillesse prendrait corps ? Chez Milly Mathis ou Mady Berry chez les dames, Alerme ou Charpin chez les Messieurs, impossible d’imaginer de la méchanceté. L’humour, la drôlerie, oui. La malice jamais. Le modèle en fut à l’opéra la grande Delna, première Quickly française, qui mettait Verdi en joie. Une nature, disait-on d’elle : du naturel et du tempérament, le plaisir de faire ce qu’on fait, et c’est un plaisir contagieux. À ce genre d’artistes le public, tout simplement, vient manger dans la main. Du reste, ils bousculent toute catégorie établie, toute classification commode utile pour les autres. Ils sont hors normes. À quoi le contralto ajoute le poids pur, l’incontestabilité de ce qui sonne plein.

 

D’une « reverenza » moelleusement, mais gaillardement appuyée dans le grave, la Quickly de Falstaff déjà s’annonce star. C’est pour de tout autres emplois pourtant que ces timbres profonds, ces pâtes riches qualifient les contraltos. Il faut entendre « grave » dans son très vrai double sens. Un sérieux, une solennité, un empois spontanément y collent et, du coup, les voilà héroïsées, masculinisées en Orphée ; ou parées de pendeloques, grandes amoureuses orientalisantes, Didon après Dalila (car la fortune scénique de Dalila fut bien plus prompte, et mondiale), et même, une fois passée l’exclusivité de Bayreuth, Kundry qui n’a guère en commun avec les deux autres que les pendeloques. Mais Delna, en outre, avait un caractère peuple ; l’Opéra Comique était son (relativement petit) royaume. Elle pouvait s’éclater dans La Vivandière de Godard, dans L’Attaque du moulin. À la fois nature, noble, drôle et peuple, elle faisait éclater toutes les catégories.

 

En cela Marie-Nicole Lemieux est bien son héritière, mais voilà : le royaume n’est plus. Il n’y a plus que de vastes opéras millionnaires où, par nécessité, on voit, joue et chante élargi. Lequel lui offrirait une Vivandière ou tout simplement cette Mignon humble et ardente dont sa sensibilité lui donne toutes les couleurs, plus la noblesse de ligne, la cantilène ? Venue de son lointain Québec, c’est à elle de faire sa place, et son identité d’abord, dans un monde d’opéra où plus rien n’est comme au temps où les compositeurs créaient des oeuvres pour son type de voix et que ces oeuvres se jouaient partout.

 

On ne joue plus Le Prophète nulle part, et cette Fidès-née, avec ses vocalises fulminantes, ne se verra peut-être jamais offrir un Prophète ! Heureusement, sa vocalisation agile a trouvé à se déployer dans d’étourdissants Haendel et Vivaldi. Mais attention : la consistance, le galbe de sa Cornelia dans Giulio Cesare la montrent d’un autre mode sonore que celui qui suffit aux baroqueux ; pourtant dans Vivaldi, la prestesse et le culot de ses roulades échevelées ne se laissent éclipser par aucun contre-ténor. Telle est la nouvelle donne de l’opéra. Aux voix et natures hors normes de s’y faire une place. Elle y a déjà bien travaillé. Le concert, du Poème de l’amour et de la mer jusqu’au Requiem de Verdi, met en valeur ces voix à étoffe et à timbre. Mahler (la profondeur, la fibre, la douleur) va de soi. Mais c’est privée du cothurne orchestral que Marie-Nicole a chanté (et enregistré) Schumann avec une intériorité et un dépouillement superbes.

 

Mais enfin, pétulante comme elle est et même remuante, c’est la scène qu’il lui faut pour s’y accomplir à plein, y compris ce fourmillement qui lui vient aux jambes dès qu’elle pense musique. Elle a pu le libérer dans L’Italienne à Alger de Rossini où on l’a vue littéralement déjantée, se donnant le plaisir de sa vie (et faisant par là même celui des spectateurs), n’oubliant pas pour autant de mettre à ses roulades l’aplomb agile d’une Horne. Mais même prise dans une sorte de machine infernale volante, sa Sphynge dans OEdipe (d’Enesco) n’avait besoin que de la voix pour bouger et zébrer l’espace de ses rafales. Tout freine encore l’élan d’une grande voix en attente du grand rôle qui est le bon, et vient à la bonne heure. Sera-ce Gluck, Mozart, Verdi, Saint-Saëns, Wagner ? De telles voix ont le temps, le temps travaille pour elles. Quand on veut le mieux l’impatience passionnée, c’est-à-dire la patience, est le premier bon choix.

André Tubeuf


André Tubeuf est écrivain et musicologue. Derniers titres parus : L’Offrande musicale (Ed.Robert Laffont, Coll. Bouquins) et Ludwig van Beethoven (Ed. Actes Sud).

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