Dimanche 27 janvier 2013
Paris-Bayreuth
LE RING À L'OPÉRA BASTILLE
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Pour sa quatrième saison en tant que Directeur musical de l'Opéra, Philippe Jordan passe de Carmen au Ring – qu’il dirige dans son intégralité – après un passage remarqué au festival de Bayreuth cet été. Entretien.

 

 

Après Carmen, vous retrouvez le Ring que vous avez déjà dirigé dans son intégralité de 2010 à 2011. Votre regard sur l’oeuvre a-t-il évolué ?
Philippe Jordan : Il me semble que s’il est un ouvrage sur lequel notre regard peut évoluer, c’est bien le Ring. Lorsque je repense à la toute première Tétralogie que j’avais dirigée à Zurich, j’ai l’impression que c’était un autre opéra ! Lorsqu’on aborde le Ring pour la première fois, on essaie de servir chacune de ses oeuvres. D’où cette question inévitable à laquelle on se trouve confronté lorsque l’on revient au prologue après avoir fait le tour de « L’Anneau » : doit-on encore rechercher la pureté et l’innocence dans L’Or du Rhin ou, après avoir traversé les trois autres journées, faut-il plutôt chercher l’unité de La Tétralogie et faire entendre le son du « Crépuscule » déjà contenu dans le prologue ?

 

En quatre saisons, votre relation avec l’orchestre s’est-elle approfondie ?
Philippe Jordan : Bien sûr. Lorsque nous avons commencé les répétitions de Siegfried au cours de la deuxième saison, nous nous sommes rendu compte que nous en étions déjà beaucoup plus loin dans le Ring que là où nous l’avions laissé une année auparavant avec La Walkyrie – au niveau musical, du phrasé, de l’écoute, de la façon de travailler – parce que nous avions déjà vécu quelque chose ensemble dans ce répertoire. J’ai hâte de voir jusqu’où nous irons.

 

Vous avez fait, cet été, vos débuts à Bayreuth, où vous dirigiez Parsifal. Cette expérience a-t-elle changé votre rapport à Wagner ?
Philippe Jordan : Cette expérience a été déterminante. On ne va pas à Bayreuth pour dire que l’on est allé à Bayreuth : c’est un voyage qui nous transforme. L’âme de Richard Wagner est encore de ce monde : elle réside dans la fosse d’orchestre du Festspielhaus. Il faut l’aborder dans sa singularité, la laisser modifier nos habitudes. Plongé dans cette fosse qui nous rend invisible, on dirige moins les chanteurs qu’on ne les guide. Là-bas, le son règne en maître ; il faut renoncer à tout ce qui forme son extériorité : épurer sa gestique, modifier sa perception du son dans la salle, comprendre quel équilibre, quel relief orchestral recherchait Richard Wagner… Jusqu’au choix des tempi : lorsque le chef est à vue, ses mouvements transmettent au public l’énergie musicale. Lorsqu’il est invisible, le silence n’est pas perçu de la même façon. Il faut donc éviter les pauses trop longues et, si l’on doit en faire une, il faut choisir soigneusement le moment. Les notes prises par les assistants de Wagner, lorsqu’il répétait à Bayreuth, indiquent qu’il privilégiait les tempi vifs pour entretenir la pulsation – surtout dans L’Or du Rhin. C’est à Bayreuth qu’il en a pris conscience et a modifié sa manière de diriger en conséquence. De retour à Paris, je ne peux plus écouter Wagner sans ressentir ce « son-Bayreuth ». Bien sûr, il n’est pas question d’importer Bayreuth à l’Opéra de Paris : chaque salle possède sa physionomie et tout l’art du chef est de savoir écouter l’espace. Je continuerai donc à rechercher l’équilibre propre à Bastille. Mais, sans rien décider, l’expérience de cet été m’influencera assurément…

 

 

Entretien réalisé par Simon Hatab
Retrouvez cet article dans En scène ! 
Le journal de l'Opéra national de Paris

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