Jean-François Leclercq / OnP
Jeudi 12 septembre 2013
Panorama musical
Une cinquième saison pour Philippe Jordan
Quatre saisons – déjà ! – que Philippe Jordan a pris fonction de Directeur Musical à l’Opéra : quatre années passéesà galvaniser l’orchestre, à le guider dans les aventures artistiques les plus ambitieuses – dernièrement la Tétralogie ! avec Aida, Elektra, La Flûte enchantée, Tristan et Isolde, et autant de concerts symphoniques, cette cinquième saison ne s’annonce pas moins monumentale. Lever de rideau.( photo : © Jean-François Leclercq / OnP)

Vous avez beaucoup fêté – entre autres , avec la reprise de La Tétralogie – l’année Wagner. Qu’en est -il de Verdi dont on fête également le bicentenaire de la naissance ?  
Philippe Jordan : Heureusement qu’il y a aussi Verdi ! Il est avec Wagner l’un des plus grands génies du XIXe siècle car il a influencé l’opéra et l’a fait évoluer. Il était important de donner un grand opéra de Verdi, j’ai insisté pour que l’on monte Aida qui n’a pas été donnéà l’Opéra de Paris depuis 1968. C’est pour moi l’un des plus grands opéras de Verdi car il mêle politique, religion, société. Cet opéra est proche de Don Carlo mais il est encore plus abouti musicalement, plus contrasté, plus développé.

C’est aussi une oeuvre qui se trouve maintenant dans l’inconscient collectif des auditeurs avec des airs très connus, notamment à la fin du deuxième acte. C’est une oeuvre qui réclame le grandiose , le monumental , tout en abordant les thèmes de la mort , de l’intimité…
Philippe Jordan : Il y a, en fait, assez peu de scènes monumentales dans l’oeuvre, c’est avant tout un opéra chambriste. C’est aussi l’opéra de la mélancolie et de la tristesse, cela s’entend dès le prélude. L’opéra raconte la souffrance de ceux qui vivent en temps d’oppression politique, un thème toujours d’actualité. Aida évoque ceux qui souffrent du racisme, de la religion, du fanatisme, de la guerre. Le poids de la religion et du fondamentalisme sont au centre de l’oeuvre. Les fameuses trompettes d’Aida, que nous connaissons tous, et les marches militaires montrent musicalement l’incroyable force du fanatisme. Ce grandiose évoque la manipulation des masses, de la foule. Et je crois que même l’auditeur se fait manipuler par ce grandiose séduisant et efficace.

On pense aussi,  musicalement, à La Force du destin, notamment dans l’écriture orchestrale.
Philippe Jordan : Complètement, le niveau d’orchestration est ici incroyable. AvecAida, il va encore plus loin dans ses recherches. Par exemple, le début du troisième acte, avec l’écriture des cordes, des harpes et des flûtes, sonne déjà comme de l’impressionnisme pur. Comme beaucoup de compositeurs de son époque, Verdi a été influencé par l’orientalisme qui lui ouvre de nouvelles voies esthétiques.

La mise en scène sera d’Olivier Py. Avez-vous déjà travaillé avec lui ? Savez-vous ce qu’il va faire ?
Philippe Jordan : Je n’ai jamais travaillé avec Olivier Py mais je connais bien ce qu’il fait et j’apprécie beaucoup. J’aime son intelligence et sa façon de revoir les choses. Je crois que, pour Aida, il enlèvera le côté oriental etégyptien pour garder et accentuer le côté politique. C’est important de ne pas concentrer la mise en scène sur le décoratif. Je crois aussi qu’il veut un décor monumental et impressionnant afin de souligner la solitude des personnages, ce qui est une bonne chose.

De manière générale, quel est votre lien avec les metteurs en scène ?
Philippe Jordan : Le dialogue. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec les options choisies, je trouve que le dialogue artistique est stimulant, enrichissant. Evidemment avec des metteurs en scène comme Olivier Py et Robert Carsen, qui sont d’ailleurs très différents l’un de l’autre, j’ai à faire avec des artistes qui adorent la musique. Cela change tout. Ils ne veulent jamais détruire une oeuvre, ils modernisent sans affronter le public. Ils ont tous les deux la capacité d’enchanter le public et c’est primordial car ils laissent respirer la musique.

Et la musique est souvent exigeante ! C’est le cas avec un compositeur comme Richard Strauss que vous jouez chaque année depuis que votre aventure a commencé avec l’Orchestre de l’Opéra. Des concerts , un disque, Arabella, Capriccio… Et maintenant Elektra, le Strauss le plus violent, le plus colossal .
Philippe Jordan : C’est l’opéra où il va le plus loin. Il est en pleine possession de ses moyens, il a développé son style musical avec les poèmes symphoniques, il a vécu son premier scandale avec Salomé, il peut donc se permettre de choquer avec Elektra. Exactement de la même façon que Stravinsky a pu choquer avec Le Sacre du printemps. Il n’y pas de Strauss plus osé, plus vertigineux, plus colossal qu’Elektra. L’orchestre est étourdissant, il y a un pupitre de huit clarinettes, sept trompettes, les violons sont divisés par trois, deux paires de timbales : c’est une machine de massacre dont le sujet est la haine ! De la première à la dernière note, le seul but est la vengeance d’Elektra. Il faut des voix immenses et une machine orchestrale capable d’assassiner Clytemnestre !

On regrette par fois que Strauss n’ait pas poursuivi ce chemin ultra -expressionniste.
Philippe Jordan : Il a réussi à aller plus loin que Wagner… mais Strauss reste un Bavarois, il ne cherche pas les dernières réponses de la vie. C’est un mozartien dans l’âme et il retrouve son milieu, il retrouve ce qu’il est avec Le Chevalier à la rose ou Capriccio. Avec Elektra, il a été au-dessus de ce qu’il est. Il s’est, en quelque sorte, surpassé.

Après avoir dirigé La Tétralogie avec l’Orchestre de l’Opéra, cela doit être excitant de faire Elektra ?
Philippe Jordan : Après avoir fait le Ring à deux reprises, on ne pouvait faire qu’Elektra ! Et je suis très content de ne pas l’avoir fait avant notre aventure Wagner car notre base est maintenant solide et notre façon de travailler aussi. Je suis très heureux aussi de monter cet opéra de Strauss avec Robert Carsen qui a une très bonne main pour cette musique. Son Ariane à Naxos et son Capriccio étaient très réussis.

L’autre grand moment de la saison sera Tristan et Isolde de Wagner dans la mise en scène déjà mythique de Bill Viola et Peter Sellars.
Philippe Jordan : Ce sera un moment important pour moi car je dirigerai pour la première fois Tristan et Isolde. Je suis très heureux de ne pas avoir abordé cet opéra avant La Tétralogie car « Tristan » est sans doute l’essence de La Tétralogie, il est la réponse au développement stylistique du Ring. Wagner avait interrompu la composition de sa Tétralogie entre le deuxième et troisième acte de Siegfried pour écrire « Tristan » et« Les Maîtres chanteurs », il a alors développé un nouveau style, une nouvelle philosophie et Tristan et Isolde apparaît comme une réponse philosophique à ce nouveau questionnement.

Et c’est plutôt une réponse positive…
Philippe Jordan : Oui absolument, c’est pour cela que le chant de Brünnhilde à la fin du « Crépuscule » c’est le Liebestod d’Isolde mais à un niveau encore plus global, plus universel ; on dépasse l’amour et la mort. Cette réponse, personnellement, me manquait car j’ai donné « Les Maîtres Chanteurs », mais pas encore Tristan et Isolde. Et je suis très heureux de faire cela avec la mise en scène de Peter Sellars. J’ai aussi rencontré Bill Viola récemment et cela a été l’une de mes plus belles rencontres de ces dernières années sur le plan spirituel, sur le plan personnel : ce fut très enrichissant.

Cette année, vous ne dirigerez que des opéras que vous vénérez, La Flûte enchantée fait partie de ceux-là.
Philippe Jordan : Oui, c’est pour moi le plus bel opéra, c’est un aboutissement dans l’oeuvre de Mozart. C’est l’opéra universel par excellence. J’admire la simplicité de l’écriture, de l’orchestration, la beauté du message. La nature, la religion, l’amour, la passion, la mort, la sagesse, le conflit entre les générations, entre les sexes : tout se trouve dans « La Flûte ». Tout ce qui est tragique est toujours léger, tout ce qui est léger est toujours profond. Le livret n’est peut-être pas un chef-d’oeuvre, mais tout se trouve dans la musique et c’est une clef pour les metteurs en scène qui trouvent souvent cette oeuvre difficile à monter.

Vous n’avez pas beaucoup dirigé de ballets.
Philippe Jordan : Je vais approfondir ce travail car je ne suis pas un chef de ballet. J’ai peu d’expérience pour tout ce qui est chorégraphique. Je rêvais de donner Daphnis et Chloé en version de ballet, et nous allons le faire. Au niveau de la fascination de la couleur orchestrale, cette oeuvre est remarquable. La façon de diriger un ballet est très différente de l’opéra. Ce n’est plus le souffle qui compte, mais l’oeil. Ce sera aussi ma première collaboration avec Benjamin Millepied.

Quel bilan faites-vous de votre travail avec l’Orchestre de l’Opéra ?
Philippe Jordan : Après avoir joué deux fois La Tétralogie, nous tournons une page. Nous devons aller encore plus loin. Nous avons monté une saison symphonique avec huit concerts (avant il n’y en avait que deux ou quatre). Le fait de jouer sur scène montre la qualité de l’orchestre, nous allons faire une tournée à Vienne, nous avons construit une conque pour améliorer l’acoustique de nos concerts à Bastille, il y a des disques qui vont sortir bientôt ; l’Orchestre peut être très fier du niveau qu’il a atteint et, grâce à cette fierté, il peut aller encore plus loin. 

 

 

Propos recueillis par Rodolphe Bruneau-Boulmier*
Retrouvez cet article dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris

 

* Rodolphe Bruneau-Boulmier est rédacteur pour la revue Classica-Répertoire et produit régulièrement des émissions sur France Musique et Vivace. Compositeur, il a signé de nombreuses pièces pour clarinette, piano et musique de chambre.

 

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