Lundi 5 mars 2012
Mystérieuse gaieté
Portrait de Bo Skovhus

Qu’on ne s’y trompe pas : si, avec sa blondeur lumineuse, souvent enjôleuse, Bo Skovhus excelle dans la grande opérette, le baryton danois a également traversé les tourments d’Hamlet et de Wozzeck, et s’est ouvert aux mystères du lied. Idéal pour La Veuve joyeuse de Lehar, à l’insouciance teintée de nostalgie.

 

D’abord cela a été tout simplement le plus beau garçon du microcosme lyrique : viking blond, costaud souriant, en rien beau ténébreux, lumineux au contraire, une lumière d’yeux bleus et de soleil du nord. La voix allait avec : de baryton aisé et aigu, mais de grain sérieux pourtant, et même sévère, une voix pour le lied ou, à l’opéra, l’emploi chevaleresque (ce qu’est loin de traduire la classification allemande de kavalierbariton, lui peut aller à de simples sauteurs). C’est, sauf erreur, dans Olivier de Capriccio qu’on l’a connu, poète et mâle, une prestance. Ce n’était pas encore le découvrir. Là dessus, presque coup sur coup, on l’a vu en concert, et même en de petits festivals discrets, mis dans des programmes qui mettent la barre haut : Schöne Müllerin, version réduite de Lied von der Erde (avec lui baryton, d’une puissance d’évocation singulièrement sobre et prenante), et avec Soile Isokoski le partage blagueur et attendri d’un Italienisches Liederbuch de Wolf inattendu sur le papier, que tous deux rendaient évident. Des disques venaient cependant, démontrant une voix sans complaisance, ne s’amusant pas de joliesses, acceptant ses aspérités et ce quelque chose de rugueux qui, sous le chevalier, annonce l’écuyer ou le Bursche. Wozzeck au disque, de Hambourg (on ne l’y a pas vu), contrebalançait, et comment, l’image plus lisse, plus glamour, que donnaient des incursions dans la grande opérette : le Danilo de Lustige Witwe, l’Eisenstein de Fledermaus qui consolerait du départ prématuré d’Eberhard Wächter, intouchable dans cet emploi. A Paris, à Garnier, avec Karita Mattila, leur couple dansant (heure exquise : ‘sflüstern Geigen) éblouissait, enivrait. Sur tout cela le sourire d’une jeunesse heureuse.

 

Il n’a pas été long à montrer l’autre versant. A Vienne, après Danilo (pour Gardiner) et le bondissant Barbier de Schweigsame Frau, son Hamlet intense, apeuré, hanté était parcouru d’un autre frisson. Il nous avait fini le siècle dans Lehár et la valse, le millénaire neuf serait sans ces flonflons. Pour Posa de Don Carlos il avait la ligne, le frémissement éperdu et austère, inspiré, demi mystique : avec la discipline vocale suprêmement châtiée qui, chez Verdi, ne va qu’à ce rôle d’ami et serviteur du prince, et sacrifié. Un échelon social plus bas la même ferveur lumineuse compatissante venait à son Kurwenal, autre ami se sacrifiant, quoique simple écuyer. Sa transparence de regard, la chaleur fraternelle de ce chant contribuaient à rendre mémorable ce « Tristan » de Glyndebourne à format délibérément réduit de 2003 où éclatait dans la même effusion contrôlée l’Isolde de Nina Stemme. L’année où Salzbourg jouait tout Mozart, il fut le héros masculin d’un « Figaro » où l’équipe Harnoncourt / Claus Guth obtenait des standards de sévérité poétique, d’aplomb scénique aussi, qui tout d’un coup semblaient ressusciter un art du chant d’ensemble perdu : le DVD a fixé aussitôt cette merveille, que viendra compléter ultérieurement un « Così » (Guth aussi) où Skovhus, Alfonso satanique et bénin, nous vient de chez, à la fois, Dreyer et Lubitsch. C’est dire à quel niveau l’artiste scénique éclatait, et avec quelle maîtrise. Le double rôle Frank / Fritz de Tote Stadt (à Salzbourg encore) le confirmera. Paris l’a revu, incomparable Billy Budd, la beauté masculine même, avec sa part intacte (quoiqu’adulte, et combien !) d’innocence, de douleur, de mystère. On est heureux en vérité que tant de facilité scénique, une si facile façon de porter l’habit et d’être glamour aille rechercher un personnage comme Beckmesser, maître chez qui savoir supérieurement chanter va de soi, mais qui se passe de ces grâces-là. Aussi la culmination arrivera quand Skovhus, au tournant de l’âge, abordera ce qui va être pour lui le rôle des rôles, Lear de Reimann : ce qu’avec Falstaff, osera-t-on le dire, le théâtre lyrique a réussi de plus shakespearien, de plus total comme personnage. On peut rêver : Mittenhofer dans Elegy for young Lovers de Henze qui, depuis Fischer-Dieskau son créateur, attend d’être ressuscité à format égal. Il y a un avenir constamment remis en jeu pour ces carrières et ces voix sobrement conduites, ces natures qui développent ce qu’elles ont en elles au lieu de se chercher ailleurs. Un grand très beau jeune chanteur ne s’est pas contenté de puiser dans des dons aussi enviables : il y a pris une autre stature, dont il y a aujourd’hui beaucoup à attendre !

André Tubeuf
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