Mardi 23 novembre 2010
Mathis le peintre vu par la presse

L’entrée au répertoire de Mathis le peintre constitue assurément l’un des événements artistiques de ce début de saison : pour mémoire, il n’avait pas été donné en France depuis 1951. Si, pour reprendre l’expression de Thierry Hilleriteau dans Le Figaro (10/11/2010), l’œuvre de Paul Hindemith est de ces opéras réputés « impossibles », alors Christoph Eschenbach, Olivier Py, Matthias Goerne, les chanteurs, les chœurs et l’Orchestre de l’Opéra ont peut-être accompli l’impossible sur la scène de Bastille. Revue de presse.

 

Depuis le 16 novembre dernier, c’est un opéra monumental qui renaît de ses cendres. Plus que l’œuvre d’une vie, Mathis le peintre est l’œuvre d’une époque : « l’opéra d’un siècle », dit Olivier Py. Aussi la musique d’Hindemith porte-t-elle en elle les voix de ce siècle qui résonnent dans la tête du peintre, à la manière de ces grands romans qui embrassent tout à la fois les tourments d’une époque et les déchirements de l’homme qui la vit : « 3 h 15 de musique en sept tableaux, un langage musical d'une intimidante maîtrise polyphonique et contrapuntique » (Renaud Machart | Le Monde | 18/11/2010). « En empruntant un langage "impersonnel", le musicien semble constamment parler entre guillemets ».

 

Au chef incombait la tâche délicate de transmettre la force et la poésie de la musique d’Hindemith. Christoph Eschenbach s’en acquitte brillamment : « Premier héros, Christoph Eschenbach. Nul comme lui ne domine et exprime pleinement l’absolue germanité de l’œuvre, l’éclaire et éclaircit, en communique l’intelligence avec une humilité héroïque. » (André Tubeuf | L’œil et l’oreille | 18/11/2010). Avec l’Orchestre, il parvient à projeter une vision musicale où le gigantisme de l’œuvre n’écrase ni ses failles, ni sa fragilité : « Le merveilleux Orchestre de l’Opéra sait tonitruer s’il faut (les cuivres, les péripéties guerrières), mais fait son étoffe délicate et même discrète pour le chant (la conversation, souvent) qu’il n’accompagne pas mais conduit, avec une souplesse, un effacement et une fluidité exemplaires. Honneur aux chœurs, dont Hindemith met à l’épreuve tous les talents, ampleur mystique, martèlements d’apocalypse. »

 

Comme il l’avait dit lors de l’entretien qu’il nous avait accordé, Matthias Goerne, porteur du rôle-titre, a laissé la musique d’Hindemith se poser en lui : il « nous emmène loin dans l’introspection du personnage » (Jean-Charles Hoffelé | Concertclassic.com | 16/11/2010), « cette mélancolie du timbre, cette profondeur du mot, cette intériorité visionnaire : quel artiste ! » (Christian Merlin | Le Figaro | 18/11/2010) Nul doute que ses qualités dramatiques marqueront l’histoire de ce rôle, qu’il incarne avec tant de générosité : « le don de soi, le feu intérieur, et ce velours somptueux qui ourle les mots, confèrent au personnage une force admirable » (Emmanuel Dupuy | Diapason.fr | 20/11/2010). Il est soutenu par un plateau de premier ordre : « Parfaite Regina, fragile et lumineuse, selon Martina Welschenbach, chœurs au cordeau, orchestre prodigieux de présence et de qualité pupitre à pupitre. » « Outre Melanie Diener, admirable de ferveur et de dignité, pas un rouage de la nombreuse distribution qui ne soit parfaitement huilé : tous seraient à citer. » (Christian Merlin | Le Figaro | 18/11/2010)

 

Mais l’un des principaux artisans de cette réussite est incontestablement le metteur en scène Olivier Py. Si la trame de Mathis le peintre est la révolte des paysans allemands au XVIe siècle, Hindemith lui-même voyait dans ces temps tourmentés le miroir de sa propre époque : la montée du national-socialisme dans l’Allemagne des années 30. Transposant non par goût mais par nécessité, Olivier Py nous offre sur scène une vision incandescente du chef-d’œuvre d’Hindemith : « Olivier Py transfigure Mathis le peintre », « Py illumine Hindemith », titrent respectivement Le Monde et Libération. Tournant autour du Retable d’Issenheim, revenant constamment à cette œuvre au pouvoir de fascination inépuisable, dans laquelle Paul Hindemith avait trouvé l’inspiration de son opéra, il crée un monde entre l’art et la vie, où les fantasmes du peintre et les couleurs irréelles de ses tableaux se mêlent au gris du réel : « il use de tous les sortilèges de la machinerie, créant d’immenses tableaux vivants qui offrent une peinture des caractères d’une sidérante justesse », « une fresque monumentale s’anime sous nos yeux. » (Emmanuel Dupuy | Diapason.fr | 20/11/2010)

 

Dans cette immense fresque historique, son complice, le scénographe Pierre-André Weitz, parvient à créer « un stupéfiant accord entre monumentalisme et mobilité » (Renaud Machart | Le Monde | 18/11/2010), « un chef-d’œuvre plastique et théâtral » (Christian Merlin | Le Figaro | 18/11/2010) : des villes qui tourbillonnent comme des fétus de paille, de fragiles galeries de livres sur lesquelles repose le monde, des gouffres qui s’ouvrent pour engloutir des populations. Par un usage éclairé de l’actualisation, tous deux réussissent la gageure de « donner à l’œuvre une intelligibilité éclatante » (Eric Aeschimann | Libération | 20/11/2010) : « toute production de Mathis sera désormais mesurée à son aune. » (Christian Merlin | Le Figaro | 18/11/2010)

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