Vendredi 17 mai 2013
Les sonates de Scriabine
Concerts à l'amphithéâtre les 4 et 5 juin

Au moment où retentit le Ring dans la grande salle, l'Amphithéâtre célèbre en Scriabine un autre compositeur qui voua sa vie à la recherche de l'oeuvre totale : en deux soirées, l'intégrale de ses sonates est interprétée par la pianiste arménienne Varduhi Yeritsyan, cependant qu'Olivier Py se fait l'interprète de textes d'auteurs russes et de la littérature mondiale. Invitation au voyage dans l'oeuvre et dans la vie du compositeur... (Rythmes, Robert Delaunay (1934). Paris, Musée national d'Art Moderne - © Artothek / La Collection)

 

Condisciple de Rachmaninov au Conservatoire de Moscou, où il eut comme professeurs Arenski et Taneïev, Alexandre Scriabine (1872- 1915) occupe une place totalement à part dans la musique russe. Récusant, à l'inverse de la plupart de ses compatriotes, la musique vocale et les emprunts au folklore, il écrivit exclusivement pour piano et pour orchestre. Son langage musical a suivi une évolution longue et constante, depuis les influences de Chopin et de Liszt dans sa première période, en passant par une période wagnérienne, pour aboutir à un style atonal, regardant loin en avant vers l'univers sonore du xxe siècle. Scriabine est un représentant typique du symbolisme au tournant des deux siècles ; passionné par la philosophie et les doctrines ésotériques, en particulier la théosophie, et par la synesthésie, il a recherché les rapports entre les sons et les couleurs et a élaboré un schéma de relations entre le cercle des tonalités et le spectre lumineux. Personnage fantasque, excentrique, il se considérait comme un messie de la musique et avait conçu l'idée de se faire construire aux Indes un temple où l'on jouerait un Mystère de sa composition qui devrait être l'aboutissement esthétique et spirituel de l'humanité. Sa mort prématurée à l'âge de 43 ans anéantit ce projet chimérique. Pour ou avec orchestre, Scriabine écrivit, outre un court prélude Rêverie, un concerto pour piano, trois symphonies et deux poèmes symphoniques : Poème de l'extase (1907) et Prométhée (1910). Son importante production pianistique est constituée de dix sonates et d'un grand nombre de miniatures : préludes, études, mazurkas, nocturnes, valses, poèmes, pièces diverses...…


Les dix sonates de Scriabine (auxquelles il faut ajouter deux essais de jeunesse) jalonnent sa vie sur une durée de vingt ans, entre 1893 et 1913. Il est important d'observer qu'il est le premier à revenir régulièrement à cette forme pianistique qui avait connu une nette désaffection depuis la monumentale Sonate en si mineur de Liszt et les trois partitions de Brahms au début des années 1850. D'autres Russes suivront son exemple, notamment Medtner (quatorze sonates) et Prokofiev (neuf).
Du point de vue de la forme, les sonates de Scriabine évoluent depuis le cycle en quatre mouvements vers le poème écrit d'un seul tenant mais avec plusieurs épisodes internes et des idées multiples.

 

La Sonate n° 1 en fa mineur, d'un style encore assez proche de Rachmaninov, enchaîne, après un Allegro con fuoco, un mouvement lent sans indication de tempo, un Presto qui fait office de scherzo, et s'achève sur un Funebre, reflétant peut-être la grave crise morale que le compositeur avait alors traversée suite à une névralgie qui lui avait fait craindre de perdre l'usage de sa main droite.

 

La Sonate-fantaisie n° 2 en sol dièse mineur (1896) est un diptyque qui aurait été inspiré par la contemplation des paysages marins en Italie ; un Andante, qui débute dans un climat de nocturne puis évolue vers une puissante amplification, est suivi d'un Presto de facture très lisztienne, s'apparentant à une étude, avec le contraste d'un épisode central mélodique.


Avec l'imposante Sonate n° 3 en fa dièse mineur (1898) débute la période transitoire de Scriabine. Si le langage est encore assez traditionnel, la psychologie créatrice et les aspirations messianiques du personnage s'y manifestent à travers un programme (qui ne figure pas dans la partition et fut publié à titre posthume dans la revue Le Contemporain musical de 1915), précisant le contenu des quatre mouvements. 1) Drammatico : « L'âme libre et farouche se précipite avec passion dans la douleur et dans la lutte ». 2) Allegretto : « L'âme a trouvé une sorte de repos momentané. Lassée de souffrir, elle veut s'étourdir, chanter et fleurir ». 3) Andante : « L'âme vogue à la dérive dans une mer de sentiments doux et mélancoliques ». 4) Presto con fuoco : « Dans la tourmente des éléments déchaînés, l'âme se débat et lutte avec ivresse. Des profondeurs de l'être monte la voix formidable de l'Homme-Dieu. Mais trop faible encore, prêt d'atteindre le sommet, il tombe foudroyé dans l'abîme du néant ».

 

La Sonate n° 4 (1903) est constituée d'un court Andante suivi d'un Prestissimo volando qui amplifie le même thème. L'influence de Wagner s'y reconnaît à travers des harmonies qui évoquent Tristan et Isolde. Le programme de la sonate est résumé en une phrase : « Le vol de l'homme vers l'étoile, symbole du bonheur », l'introduction suggérant un miroitement ténu et le finale traduisant le vol extatique.


Avec la Sonate n° 5 (1907), Scriabine opte définitivement pour la forme du poème-monobloc. Contemporaine du Poème de l'extase, elle reprend quatre vers de son programme : « Je vous appelle à la vie, ô forces mystérieuses. Noyées dans les obscures profondeurs de l'esprit créateur, timides ébauches de la vie, à vous j'apporte l'audace ». Elle est animée d'une vitalité intense, avec des bondissements, des secousses répétitives, des martèlements d'accords et des superpositions de formules rythmiques différentes qui se généraliseront dans les oeuvres ultérieures.


Les cinq dernières sonates ont été écrites en l'espace de deux ans, 1911-1913.


Avec la Sonate n° 6, l'indication de tonalité est définitivement abandonnée. La forme reste celle d'un premier mouvement de sonate, à l'intérieur duquel abondent les contrastes de rythmes et de registres ; de plus en plus, Scriabine émaille sa partition d'indications d'interprétation en français, poétiques ou insolites : « avec une chaleur contenue », « souffle mystérieux », « le rêve prend forme », « l'épouvante surgit »...…


La Sonate n° 7 (début 1912) a été dénommée par son auteur « Messe blanche ». Elle est certainement celle des dix dans laquelle les paroxysmes sonores et psychologiques sont les plus marqués et les harmonies les plus complexes. Les éléments thématiques de l'exposition sont abondants et variés et donnent lieu dans la partie développement à un prodigieux ballet dans lequel se succèdent accélérations, envols et retombées. Avant la coda, un carillonnement aboutit à l'arpègement d'un accord de cinq sons reproduit sur cinq octaves.


La Sonate n° 8, la plus vaste de toutes, est, selon les dires de Scriabine, « un pont jeté entre l'harmonie et la géométrie, entre le visible et l'invisible ». C'est celle où l'organisation du thématisme est la plus rationnellement calculée, l'analyse de la partition révélant des rapports structurels géométriquement étudiés et équilibrés. La véhémence des oeuvres antérieures est à présent réduite au profit d'une meilleure canalisation de l'énergie et d'un esprit plus contemplatif.


Par opposition à la 7e, la Sonate n° 9 est parfois dénommée « Messe noire », ce titre-là n'étant cependant pas de Scriabine. Le début, en succession de tierces et de sixtes, est tout en sous-entendus et fait naître des intonations inquiétantes. De violentes crispations sur des trilles, puis un motif très dépouillé (indiqué « avec une langueur naissante ») feront partie du matériau de développement. Le mouvement évolue vers une danse fantastique, puis vers une marche, genre peu courant chez Scriabine ; la coda reprend pianissimo le premier thème.


À l'inverse de cette musique troublante, la Sonate n° 10 est placée sous le signe de la luminosité. Scriabine l'a définie comme « la sonate des insectes », ceux-ci étant « les baisers du soleil »... Toute en frémissement scintillants, d'une sensualité aussi subtile qu'ardente, la partition abonde en éclaboussures sonores, trilles et trémolos, et sa partie conclusive s'apparente à une véritable toile pointilliste, en touches rapides, précises et acérées. 

 

André Lischke*

Retrouvez cet article dans En scène ! 

 Le journal de l'Opéra national de Paris

 

* Docteur en musicologie, maître de conférences à l'Université d'Évry, spécialisé dans la musique russe, André Lischke est l'auteur de nombreux articles ainsi que d'ouvrages sur Tchaikovski, Borodine, sur l'Histoire de la musique russe, et de traductions dont la Chronique de ma vie musicale de Rimski-Korsakov.

 

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