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Mardi 15 octobre 2013
Les paradoxes d'Apollinaire
Soirée dédiée au poète à l'Amphithéâtre Bastille les 16 et 17 octobre
« La musique […] m’est étrangère », affirme Apollinaire au journaliste Louis Dimier en octobre 1918. Une telle déclaration  a tout pour surprendre de la part d’un poète dont la musicalité charme les lecteurs et les musiciens depuis plus d’un siècle. Ce déroutant paradoxe n’est pas la moindre de ses singularités… Les 16 et 17 octobre prochain, un hommage sera rendu au poète à l'Amphithéâtre Bastille.(photo : Guillaume Apollinaire

Enfant, Wilhelm de Kostrowitzky, le futur Apollinaire, joue un peu de piano parce que sa mère est soucieuse de lui donner une éducation convenable. Plus tard, quand il fait ses débuts littéraires à Paris, il va au music-hall, au bal et au cabaret plutôt qu’au concert. Sensible au trait et à la couleur, il est avant tout attiré par les artistes. En 1905, il se lie avec Picasso qui lui ouvre le monde de la peinture. Devenu critique d’art, il passe son temps dans les galeries, les ateliers, les salons, défend le cubisme et l’orphisme, participe à la naissance de l’abstraction. Il fréquente des peintres et des poètes, dont certains sont musiciens et mélomanes, comme Max Jacob et Blaise Cendrars, passionné de Chopin, Liszt et Wagner.

Apollinaire, lui, préfère les airs populaires à la musique savante, qu’il apprécie peu. Avec sa tendre amie Marie Laurencin, il chante toutes les chansons des rues qu’on entend de Pigalle à la Chapelle. Il aime les ritournelles et les rondes qui lui rappellent le Valois de Gérard de Nerval et la « maclotte » de Stavelot, en Ardennes, où il a passé une saison de sa jeunesse. Il accompagne volontiers son amie Louise Faure-Favier à l’Opéra mais disparaît toujours à l’entracte sous divers prétextes : il assure qu’il comprend mal les paroles chantées ou que la musique lui fait toujours penser à autre chose – ce qui, après tout, est une autre façon de l’apprécier. En janvier 1914,Parsifal lui laisse une impression d’ennui dont il se souviendra, non sans humour, dans l’hiver des tranchées champenoises.

Il est ouvertement anti-wagnérien. S’il demande à Varèse de lui jouer la « Romance à l’étoile » de Tannhäuser sur le piano de Louise Faure-Favier, il flétrit l’art total sur la scène publique. À ses yeux, le compositeur allemand incarne le passéisme mortifère et le romantisme colossal dont sa génération doit se déprendre. Il se distingue ainsi de ses aînés symbolistes, dont la poésie était soeur de la musique. Le monde et la sensibilité modernes libèrent la culture artistique des règles et des hiérarchies. Vive l’art des bruits, des machines et des onomatopées ! L’époque n’est plus à l’art immatériel du temps mais au mouvement simultané, à la peinture pure, à la liberté absolue, au risque de l’extravagance. Apollinaire invente les poèmes-conversations, qui procèdent par collages et contrastes, et le calligramme, forme de poème figuré qui affranchit le vers de la linéarité en expérimentant des harmonies nouvelles. Mais il ne défend pas pour autant Stravinsky. Le Sacre du printemps, auquel il n’a probablement pas assisté, le laisse indifférent. Ignorant Ravel, Debussy et Schönberg, il choisit Alberto Savinio, le frère du peintre Giorgio De Chirico, qui s’oppose aux recherches de l’École viennoise et considère que la mission de la musique est de faire jaillir le « sens métaphysique » intérieur de l’artiste. En juin 1914, il lui organise un concert dans les salons de sa revue, Les Soirées de Paris, et lui confie la musique d’une pantomime dont l’entrée en guerre annule la réalisation. Par la suite, les circonstances l’empêcheront de mettre en oeuvre d’autres projets, un ballet avec le compositeur espagnol José Soler Casabón, et un opéra-bouffe, Casanova, avec le chef d’orchestre des Ballets Russes, Henry Defosse. En 1917, peu convaincu par son talent dramatique, Erik Satie, le musicien de Parade, refuse de s’occuper de la partition du drame surréalisteLes Mamelles de Tirésias, dont se chargera Germaine Albert-Birot.

Mais contrairement à ses amis d’avant-garde, Apollinaire n’est pas un poète de la rupture radicale. Mille liens le retiennent à la tradition : le lyrisme est peut-être le plus fort d’entre eux. Il fait de son double mythique, Croniamantal (« Le Poète assassiné »), le fils d’un musicien ambulant. De sa souffrance amoureuse naît une romance en octosyllabes,La Chanson du mal-aimé, l’un des plus beaux poèmes de langue française du xxe siècle. Pour se venger de la cruauté des femmes, il emprunte ses sortilèges au  preneur de rat de Hameln : le Musicien de Saint-Merry, qui donne son nom au poème, est le double maudit d’Orphée, la figure tutélaire du Bestiaire (1911). Ses poèmes rhénans s’inspirent des Volkslieder, entendus en Allemagne, et tous ses vers, libres ou comptés, fluides ou heurtés, obscènes ou élégiaques, même les plus prosaïques et les moins mélodieux, se souviennent de la tradition poétique française, des aubades et des complaintes, de Villon à Verlaine.À ses influences s’ajoutent un ou deux petits airs de rien du tout, bien C’est cette musicalité si personnelle que les musiciens ont très tôt perçue. En 1916-1917, le jeune Arthur Honegger compose un cycle de six mélodies sur des poèmes d’Alcools. Francis Poulenc n’a pas vingt ans quand, en 1918, il rencontre le poète qu’il admire depuis longtemps. Il se souviendra toute sa vie de son grand rire, de l’effet de « surimpression » qui voilait son sourire de mélancolie et son ironie de tendresse, mais surtout de sa voix, au timbre sourd et doux, triste et gai : « On dirait la voix de Guillaume Apollinaire quand il récitait des vers. », s’émerveillle Marie Laurencin en écoutant les mélodies du Bestiaire en 1921. « On ne saura jamais assez tout ce que je dois à Apollinaire. », déclare Poulenc en 1947, l’année de son opéra-bouffeLes Mamelles de Tirésias. « Il a été le véritable enchantement de ma première jeunesse et reste celui de mon âge, disons carrément… mûr. »

L’enchantement : là se trouvent la clé de son paradoxe et le secret de son art, qui puise aux sources mêmes de la poésie, le chant et la magie. Alliée à son génie protéiforme et au climat si particulier de ses vers, cette origine universelle offre à sa poésie de n’opposer aucun obstacle à la musique de ses admirateurs. C’est pourquoi elle a inspiré les musiciens les plus divers, des compositeurs tels Durey, Martinu et Chostakovitch, des chanteurs comme Ferré, Mouloudji, Ferrat et Reggiani, des groupes de rock et de variété.

Lequel d’entre eux n’a pas désiré chanter avec Apollinaire :

 

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes

 

  Laurence Campa *
Retrouvez cet article dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris

 

Le ténor Yann Beuron, qui maîtrise l'art de la comédie française à son plus pur, Stéphane Varupenne et Sophie Raynaud ont imaginé cette soirée littéraire, panorama de mélodies écrites sur des poèmes d'Apollinaire : Francis Poulenc - dont Beuron est un grand interprète - est évidemment très présent, mais également Arthur Honegger... Les artistes ont élargi le programme à quelques mélodies écrites sur des textes de poètes contemporains d'Apollinaire, des écrivains qui font montre de la même qualité poétique : Rilke, avec les Mélodies passagères de Samuel Barber, ou encore Paul Valéry avec des mélodies de Frederic Mompou... 

 

* Maître de conférences à l’Université de Paris Est-Créteil, Laurence Campa est l’auteur de L’Esthétique d’Apollinaire (Sedes, 1996), Parnasse, Symbolisme, Esprit nouveau (Ellipses, 1997), Apollinaire critique littéraire (Champion, 2002), d’une édition critique des Poèmes à Lou (Gallimard, 2005), d’une nouvelle édition des Lettres à Madeleine : Tendre comme le souvenir (Gallimard, 2005) et Guillaume Apollinaire (Collection NRF Biographies, Gallimard, 2013)
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