Jeudi 30 janvier 2014
Léo et Darius, une amitié mystique à la vie, à la mort
Concert à l'Amphithéâtre le 6 février
« Parce que mon œuvre est un peu la sienne et son poème est un peu le mien »

Léo avait deux ans de plus que Darius, il était né le 10 mai 1890. Quatrième des six enfants du docteur Latil, médecin de famille des Milhaud, il avait perdu sa mère très jeune et était élevé par son père et sa tante. Il habitait à Aix-en-Provence le magnifique hôtel particulier dit Bonnet de la Baume construit sous Louis XVI dans le très bourgeois quartier Mazarin, conçu, au sud du Cours Mirabeau, par Michel Mazarin, frère du célèbre Cardinal. Dans le grand salon, aux portes encadrées de pilastres aux chapiteaux corinthiens et surmontées des gypseries du célèbre sculpteur Thaon, la famille organisait des concerts. Léo adorait la musique, et prenait, comme Darius, des cours de violon avec Léo Bruguier. Ils s’étaient connus enfants. Léo et Darius devinrent amis intimes. Ils n’étaient pas de même religion mais étaient tous deux profondément mystiques. Il s’en suivit une amitié fusionnelle et exaltée. Léo écrivait des poèmes, Darius de la musique. Ensemble ils communiaient avec la nature environnante au cours de longues promenades autour d’Aix-en-Provence, lorsque Léo entraînait Darius jusqu’à Malvalat, la propriété de campagne des Latil près des Granettes. De même, Léo passait nombre de ses soirées à déclamer ses poèmes à L’Enclos, propriété des Milhaud au début de la route des Alpes.

C’est Léo qui initia Darius Milhaud à l’univers des poètes que Darius ne quitta jamais tout au long de son œuvre. Il lui fit connaître le très catholique Francis Jammes qui lui présenta Paul  Claudel à la piété non moins engagée. Ensemble avec Léo ils firent le voyage à Orthez pour montrer leurs œuvres à Francis Jammes. Milhaud venait d’écrire la première partie de son opéra La Brebis égarée sur le texte de cet auteur que Léo admirait tellement. En 1909 Darius Milhaud monta faire ses études à Paris avec son autre ami Armand Lunel, sa part solaire. Léo resta, lui, dans sa ville natale pour suivre à la faculté le cours de philosophie de Blondel. Un peu triste de cette séparation avec son ami, un peu jaloux de Lunel, sa grande sensibilité d’écorché vif, son caractère méditatif et élitiste, son désir de solitude, son romantisme ne le firent se mêler qu’à contrecœur à l’agitation bruyante de ses camarades étudiants qu’il appelait Bandar Log dans ses lettres, du nom des singes du Livre de la Jungle de Kipling. C’est ce que rapporte Armand Lunel dans son livre Mon ami Darius Milhaud.

En 1914 Milhaud fut, à sa déconvenue, exempté de conscription à cause de graves rhumatismes qui le clouèrent au lit très souvent pendant sa vie et plus tard sur un fauteuil roulant. Léo, porté par son patriotisme et le don de soi, s’engagea dans les chasseurs alpins et partit de Briançon sur le front de Champagne. Blessé une première fois, incapable désormais de tenir un fusil, il refusa de se laisser évacuer et monta à l’assaut. Il fut fauché, à la tête de sa compagnie, par les mitrailleuses allemandes le 27 septembre 1915.

Ce jour-là, tandis qu’il se trouvait à Paris, place de Villiers, Darius Milhaud ressentit une défaillance physique extrêmement intense, selon ses mots, un sombre pressentiment lui fit alors penser que quelque chose était arrivé à Léo ; il apprit plus tard qu’à ce moment exact en effet son ami était tombé en héros sur le champ de bataille. La famille envoya à Milhaud une copie de son testament : il lui léguait son journal intime. Il l’avait disposé ainsi que ses lettres dans un coffre de marin du XVIIIe. Darius y joignit les siennes dans un geste d’union éternelle.

En 1917, Darius Milhaud emporta avec lui au Brésil les poèmes de son ami défunt et dès son arrivée en fit publier cent exemplaires à son compte. Léo Latil, figure christique, s’il en est, incarnait la part d’ombre de Milhaud, la part intime, celle qui se joue dans ses 18 quatuors. Le deuxième quatuor lui avait été publiquement dédié. Quelques mois après la mort de son ami, il composa le troisième quatuor à sa mémoire. Le premier mouvement reprend des thèmes de la mélodie Le Rossignol écrite sur le poème  éponyme de Léo. Cet oiseau, récurrent dans l’œuvre de Latil, symbolisait secrètement l’amitié partagée entre les deux amis. Pour le second mouvement, introduction rare dans un quatuor, un texte chanté par «  une voix de femme consolante et pure » s’imposa à Milhaud. Il avait pensé le faire écrire par Jammes mais finalement il préféra qu’y soit entendue une page du journal de Léo qui se termine ainsi : Qu’est-ce que ce désir de mort et de quelle mort s’agit-il ? Cette phrase, selon ses dires, avait hanté son imagination depuis qu’il l’avait lue. La musique est un développement du thème de la seconde mélodie parlant de séparation et d’exil, composée quelques mois auparavant par Milhaud sur le Journal d’Eugénie de Guérin, autre code secret en filigrane d’un lien particulier avec Léo.

Il refusa de publier ce quatuor de son vivant mais demanda à la maison Durand de le faire paraitre dans les mois qui suivraient sa mort à lui. La seule exception eut lieu en 1951 : Milhaud permit que ce quatuor soit joué lors d’une diffusion à la radio de l’intégralité de ses quatuors pour son soixantième anniversaire. Sans doute cette œuvre trop intime témoignait pour lui vivant d’une souffrance insupportable. Après son décès, elle devenait un double hommage posthume, une manière de sceller de nouveau une amitié éternelle par delà la mort. 

 

Eleni Cohen, janvier 2014 

vidéOpéra : Sur les traces de Darius Milhaud


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