Mardi 25 septembre 2012
Leçon de ténèbres
The Rake's progress au Palais Garnier

Où s’arrêtera Olivier Py ? Poète, acteur, metteur en scène, homme de théâtre de premier plan, il passe d’un rôle à l’autre avec une facilité déconcertante et un talent qui force l’admiration. La reprise au Palais Garnier de The Rake’s Progress du 10 au 30 octobre est l’occasion de revenir sur ce qui fut sa première mise en scène pour l’Opéra national de Paris. Tête-à-tête avec un artiste total que son démon n’a pas fini d’inspirer.

En Scène ! : The Rake’s Progress fut votre première mise en scène pour l’Opéra national de Paris. Vous souvenez-vous quel était votre état d’esprit lors que vous avez abordé cette oeuvre ?

Olivier Py : Lorsque je l’ai abordée, il y a quatre ans, je croyais travailler sur une oeuvre « néoclassique » : j’étais influencé par cet adjectif que l’on emploie pour qualifier l’oeuvre du deuxième Stravinsky – et en particulier The Rake’s Progress (étrangement, on applique peu ce mot à L’Histoire du soldat). Certains musiciens de mes connaissances affirmaient détester l’oeuvre sans vraiment la connaître, arguant qu’elle marquait un retour en arrière dans une histoire de la musique qui devrait toujours aller vers une complexité harmonique et rythmique plus grande. C’est un malentendu : ce n’est pas parce que l’action se déroule au XVIIIe siècle, que les récitatifs sont accompagnés au clavecin que The Rake’s Progress est une oeuvre réactionnaire, encore moins néoclassique. Ce n’est ni un pastiche de Mozart, ni une réécriture de Gluck : c’est du Stravinsky pur. Il faut abandonner ce préjugé avant d’aborder l’oeuvre, afin de pouvoir entendre le compositeur dans son entier : celui qui déconstruit l’harmonie pour inventer un mode nouveau.

En Scène ! : L’une des originalités de l’oeuvre réside dans cette série de gravures de William Hogarth – La Carrière du libertin – qui l’ont inspirée.

O.P. : Oui, il faut dire que ces gravures constituent des objets assez romanesques : on comprend qu’elles aient pu inspirer à un compositeur l’architecture d’une oeuvre lyrique. Mais elles posent également un problème qu’il est difficile d’esquiver : leur dimension moralisante. Ces scènes affirment que la pauvreté est mère de tous les vices et que tous les vices sont liés – de l’alcool à la débauche, du jeu à la prostitution… Lorsque le librettiste Wystan Hugh Auden s’épanche sur les gravures de Hogarth, il en respecte le fil mais abandonne cet aspect moral, renonçant à tout jugement à connotation sociale : il se laisse au contraire éblouir par le vide, par le non sens, par l’absurdité, par la volonté d’échec qu’il y a en Tom Rakewell et en chacun de nous. Je citerai cet exemple, à mon sens tout à fait révélateur : dans les scènes que peint Hogarth, Tom épouse, par cupidité, une vieille femme. Dans le livret d’Auden, la vieille femme devient Baba la Turque, la femme à barbe, un personnage monstrueux. Il ne l’épouse plus pour son argent mais précisément pour sa monstruosité, pour échapper à ces deux tyrans que sont le désir et le devoir, autrement dit par déraison, pour célébrer son lien avec l’humanité la plus profonde par la catastrophe, par la perte de soi. A ce moment, le poème d’Auden prend vraiment le pas sur cet artefact qu’étaient ces gravures du XVIII siècle.

En Scène ! : Quelle musique compose Stravinsky pour accompagner cette descente aux enfers ?

O.P. : Il compose une musique qui, si l’on n’y prête pas l’oreille, semble tendre vers une certaine banalité. En réalité, c’est le chant de l’homme perdu dans ses propres ténèbres. Dans The Rake’s Progress, tout concourt à la perte de soi : certes le plaisir, le jeu – c’était déjà le cas dans les gravures de Hogarth – mais également la tentation du bien, comme cette machine à fabriquer du pain, censée résoudre le problème de la faim dans le monde (peut-être une métaphore du communisme) mais qui finira par ruiner la cité. Le seul dénouement possible semble être la folie dans laquelle sombre le héros et à l’intérieur de laquelle apparaît une étrange rédemption : The Rake’s Progress est une leçon de ténèbres. L’oeuvre n’assène aucune vérité sur l’homme ou sur l’humanité. Elle est au contraire tissée d’inquiétude et de doute. En cela, elle est très représentative de la seconde partie du XXe siècle, d’une époque où certains compositeurs se sont tournés vers l’opéra pour y chercher non plus un lyrisme héroïque mais le chant de l’inconscient.

 

 En Scène ! : Le music-hall est très présent dans votre mise en scène. D’où vient cette idée ?

O.P. : Le music-hall fait partie de notre imaginaire commun avec Pierre-André Weitz et il me semble que cette rêverie est inscrite dans The Rake’s Progress : c’est une oeuvre musicalement hétéroclite ; c’est en partie pour cela qu’elle a pu avoir mauvaise réputation par le passé : un peu de cirque, une touche de comédie musicale… Certains passages de notre mise en scène ont entièrement été transposés dans cet univers. C’est le cas de la scène avec Baba la Turque : cela nous permettait de réinscrire ce personnage étrange dans une mythologie un peu louche, un peu perverse… Il est toujours intéressant d’importer à l’opéra des esthétiques qui lui sont a priori extérieures.

 

 Propos recueillis par Christophe Ghristi

PrécédentSuivant