© Christian Leiber / OnP
Vendredi 8 mars 2013
Le cri de guerre de Carmen
Soirée Roland Petit du 15 au 29 mars au Palais Garnier


Depuis sa création, puis son entrée au répertoire du Ballet de l'Opéra, plusieurs interprètes ont donné vie à cette héroïne mythique, sulfureuse et bouleversante. Retour sur une création qui marqua durablement la carrière de Roland Petit, celle de sa muse, Zizi Jeanmaire, et celle de l'histoire de la danse.

 

Œuvre littéraire, opéra emblématique, Carmen devient ballet le 21 février 1949, au Prince's Theater de Londres. Le public, venu découvrir le second programme de la saison des Ballets de Paris, ne sait pas qu'il va assister à la naissance d'une création chorégraphique majeure. Il ignore également qu'une jeune danseuse achève une véritable métamorphose...

C'est au cours d'une tournée en Allemagne que Roland Petit, fort de ses premières expériences avec les Ballets des Champs-Élysées, dirigeant désormais ses Ballets de Paris en toute indépendance, décide d'adapter l'histoire de Mérimée et la musique de Bizet. Le projet est audacieux, voire irrévérencieux. Le chorégraphe, porté par les premiers succès qui affirment son talent, se lance dans ce projet sans crainte. Il élabore et répète après les représentations dans les théâtres. De toute évidence, il sera Don José mais qui incarnera Carmen ? Parmi les danseuses de la troupe, personne ne s'impose comme l'interprète incontournable du rôle tel que le chorégraphe le projette. Zizi Jeanmaire, l'amie d'enfance qui le suit dans ses aventures depuis l'École de Danse de l'Opéra de Paris, rêve de donner vie à cette Carmen. Il est évident qu'elle possède la technique nécessaire, elle qui, comme Roland Petit, a complété l'enseignement reçu auprès de Boris Kniassef, par la pratique assidue de sa « barre à terre ». Toutefois, on l'a jusqu'alors reconnue pour sa personnalité pleine de charme et de vivacité dans des rôles de demi-caractère. Devant son insistance, Roland Petit pose une condition qui, il espère, la découragera : il lui faudra sacrifier son opulente chevelure pour devenir une Carmen à l'élégance sulfureuse. Sans hésitation, Zizi Jeanmaire saute le pas. Antoine, le maître de la coiffure, exécute cette transformation. Il n'y aura désormais plus de limite à ce qu'elle pourra entreprendre.

Pouvait-on faire meilleur choix que celui de demander de réaliser les décors à Antoni Clavé, jeune peintre espagnol venu se réfugier à Paris ? Roland Petit qui, depuis ses tout premiers récitals, attache une grande importance à la scénographie confirme une fois de plus son talent à trouver celui qui saura traduire ce qu'il projette. Le caractère graphique de l'œuvre de Clavé en cette toute fin des années quarante se prête à merveille à la transcription d'une Espagne expressive et fougueuse. Le souvenir de la première restera inoubliable pour le chorégraphe et celle qui deviendra son épouse quelques années plus tard. Jamais plus ces deux personnalités de la danse, dont la carrière est parsemée de succès, ne ressentiront la même chose. « Lorsque Zizi eut fini la variation de Lillas Pastia, la salle se mit à hurler », relate Roland Petit. « L'orchestre ne pouvait même plus continuer. Quand nous avons pu reprendre, il y avait un silence et une concentration qui révélaient qu'un évènement allait se produire, que ces minutes allaient compter dans notre vie ». À la fin du ballet, l'interprète de Carmen est au bord de l'épuisement, livide. Don José, sans réfléchir, ne simulera pas ses gifles. Poussant alors ce cri qu'elle gardera comme cri de guerre, Zizi Jeanmaire achève avec son partenaire leur incroyable performance dans le triomphe. Le ballet Carmen est né.

Plein d'élégance, de feu, de force, il enthousiasme un public toujours plus nombreux, déchaîne les passions. La tournée américaine des Ballets de Paris verra même quelques détracteurs que la sensualité du spectacle dérange ! Cependant, la critique est unanime. L'histoire de la danse ne pourra pas s'écrire sans Carmen. Roland Petit est désormais un chorégraphe majeur, Zizi Jeanmaire promise à une grande carrière et leur destin commun scellé à tout jamais. Ensemble, ils passeront des scènes dédiées au ballet à celles du music-hall, sans oublier les plateaux de cinéma et de télévision. Et celle qui sait s'exprimer par la danse le fera aussi par la voix, animant de son timbre reconnaissable entre tous les textes de Ferré, Queneau, Béart, Gainsbourg... jusqu'à devenir l'emblématique Zizi Jeanmaire du Truc en plumes.

Depuis son entrée au répertoire du Ballet de l'Opéra en 1990, Carmen a donné à beaucoup de danseurs la possibilité de devenir des Don José et des Carmen inoubliables sous l'égide du chorégraphe ainsi que, bien souvent, avec les conseils et le soutien de celle qui a créé le rôle. Si, par sa personnalité, chaque interprète confère un peu de lui à son personnage, la magie reste lamême et opère à chaque fois pour le plus grand plaisir du spectateur.

Alexandre Fiette*

 

*Conservateur au Musée d’Art et d’Histoire de la Ville de Genève, Alexandre Fiette a notamment publié Roland Petit à l’Opéra de Paris : un patrimoine pour la danse, paru aux Editions Somogy en 2007.

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