Agathe Poupeney / OnP
Mardi 12 mars 2013
Le bel avenir de la danse
Tricentenaire de l'école française de danse

Le Ballet de l'Opéra et son École de Danse célèbrent ensemble le tricentenaire de l'école française de Danse, du 15 au 20 avril au Palais Garnier. Une seule et même entité, solidement ancrée dans son socle, et qui continue d'écrire l'histoire de la danse. Rencontre autour de cet événement avec Brigitte Lefèvre et Élisabeth Platel.


 

L'Opéra national de Paris et l'École de Danse célèbrent cette année le tricentenaire de la toute première " École de Danse " voulue par Louis XIV en 1713. Que représente pour vous cet anniversaire ?

Brigitte Lefèvre : Ce tricentenaire nous dit et nous rappelle à quel point l'École de Danse et le Ballet de l'Opéra de Paris sont unis de manière indéfectible. Il ne s'agit pas tant de fêter une école, mais bien notre spécificité, cet ensemble unique qu'est le Ballet de l'Opéra de Paris. Nous sommes sans doute la seule compagnie au monde où 95 % des danseurs, solistes et Corps de Ballet, sont issus de l'École de Danse de l'Opéra de Paris. L'École et le Ballet, c'est la même chose.

Élisabeth Platel: Cela permet aussi de faire la lumière sur quelque chose que nous vivons au quotidien. Dans cette École, le but est d'entrer à l'Opéra. La diriger devient presque « facile » parce que l'objectif est connu et évident : entrer dans le Corps de Ballet de l'Opéra de Paris.

Brigitte Lefèvre : Auparavant, l'École était installée à l'intérieur même de l'Opéra, ici, au Palais Garnier ; mais, paradoxalement, elle était peut-être moins proche du Corps de Ballet qu'aujourd'hui. Avec son installation à Nanterre, on pouvait craindre que l'éloignement géographique accentue cette impression. Finalement, année après année, c'est le contraire qui s'est produit : il a donné lieu à un rapprochement encore plus étroit entre les deux.

Élisabeth Platel : Le tricentenaire est aussi un nouveau départ pour l'École de Danse : avec l'organisation du stage d'été, que nous n'avions jamais fait, et des week-ends de rencontres. C'est aussi l'occasion de faire le constat de tout ce que nous possédons : le répertoire, la technique, la mémoire, le savoir des professeurs.


Comment avez-vous choisi de commémorer ce tricentenaire ?

Brigitte Lefèvre : Nous avons conçu une exposition à la Bibliothèque-musée et un important livre-catalogue, qui sera publié à cette occasion et, bien sûr, un programme de gala particulier. Nous avons décidé d'organiser deux soirées avec une représentation exceptionnelle, le 15 avril, et le gala des Écoles de danse du xxie siècle, le 20 avril. Il était pour moi naturel que cette union, ce lien entre l'École et le Ballet puisse être matérialisé, présenté dans le cadre d'un programme particulier. C'est le fruit d'un échange, de discussions que nous avons en permanence avec Élisabeth Platel. Il est évident qu'un programme pouvait difficilement résumer trois cents ans d'existence. Nous en avons longuement discuté avec Élisabeth Platel, qui a proposé le ballet de Faust de Léo Staats, une gloire de la danse française, l'un des grands ballets qui ont accompagné des générations de danseuses et Aunis de Jacques Garnier, inspiré de danses traditionnelles folkloriques. Cela m'a semblé une très bonne chose que d'associer ces deux styles de danse, qui participent tous deux de notre langage chorégraphique.


Comment avez-vous conçu la programmation de cette soirée ?

Brigitte Lefèvre : Pour ma part, je souhaitais associer deux artistes a priori très différents : Béatrice Massin, immense spécialiste de la danse baroque, et Nicolas Paul, un danseur de la Compagnie, qui construit une chorégraphie telle qu'il la conçoit aujourd'hui. Or, dans ce jeu demiroirs, il s'avère que la première s'intéresse à tout ce qu'il peut y avoir d'actuel dans la danse, et le second à tout ce qui concerne la danse baroque ! J'avais envie de les réunir pour une création : Élisabeth Platel a proposé de la réaliser sur Les Indes galantes, ce qui m'a paru une excellente idée. Nous souhaitions aussi que Pierre Lacotte, chorégraphe français par excellence, soit présent avec une nouvelle création. Nous avons ainsi construit cette soirée, chacune avec nos propres désirs et à la fois dans un échange permanent. Ce sera une soirée partagée, où chacun a sa part, mais où personne n'est complètement isolé.

Élisabeth Platel : La présence de Claude Bessy me paraissait tout aussi évidente : la question ne s'est même pas posée pour moi. D'abord parce qu'elle est une mémoire du ballet de Faust, que nous avons programmé, mais aussi par respect pour le travail qu'elle a fait à l'École : c'est elle qui a totalement modifié, réorganisé le programme. Je voulais ainsi lui rendre hommage et revenir sur la tradition, les enseignements, que demandent toujours les chorégraphes d'aujourd'hui. Péchés de jeunesse était aussi une commande de Claude Bessy au Danseur Étoile Jean-Guillaume Bart : c'était une des premières fois qu'un ancien élève venait faire quelque chose à l'École, c'est ce que j'appellerais l'école française d'aujourd'hui. Avec énormément d'inspiration, il a « volé aux riches », comme il le dit lui-même, dans le bon sens du terme : il y a des influences Robbins, Balanchine, une musicalité très Léo Staats.

Brigitte Lefèvre : Et puis évidemment le Défilé du Corps de Ballet, qui marque les grandes cérémonies et les grands événements rassembleurs, conclura la soirée : le Ballet défilera pour son École et pour l'école française.


Comment avez-vous élaboré le Gala des écoles de danse du XXIe siècle ?

Élisabeth Platel : En nous posant des questions comme : pourquoi la danse française a-t-elle influencé les écoles étrangères ? Que reste-t-il de cette influence aujourd'hui ? Nous avons ainsi défini plusieurs axes - l'Histoire, le xxe siècle et les grands chorégraphes - et avons été parfois confrontés à des choix cornéliens, qui se sont résolus par les disponibilités de chacun : entre Mariinski et Bolchoï, par exemple, comment choisir ? C'est impossible ! C'est finalement la Bolshoi Ballet Academy qui viendra à Paris représenter l'école russe, en raison des liens artistiques déjà existants. Nous avons invité aussi l'école danoise bien sûr, avec la Royal Danish Ballet School qui a choisi des oeuvres de son répertoire, et la Scala de Milan qui présentera finalement une pièce de Roland Petit... qui est d'ailleurs d'origine italienne ! J'ai choisi ensuite des écoles de chorégraphes, dont les compagnies ont suscité le besoin d'un enseignement particulier : la John Cranko Schule et la Ballettschule des Hamburg Ballett de John Neumeier. Malheureusement, la School of American Ballet de George Balanchine ne pourra pas venir car nos dates de représentations annuelles coïncident, mais nous aurons des échanges d'élèves au moment des stages d'été. Enfin, je souhaitais inviter des écoles du xxe siècle : la Royal Ballet School, ainsi que la Canada's National Ballet School de Toronto, qui a déjà organisé des réunions d'écoles. D'ailleurs, nous nous retrouverons tous quinze jours plus tard à Toronto. Toutes ces prestigieuses institutions ont le désir très fort de savoir ce qui se passe à l'Opéra de Paris.


Peut-on aujourd'hui définir différents styles, et un style français en particulier ? Cela a-t-il encore un sens de parler d'école française, d'école russe ?

Élisabeth Platel : Il est très difficile de le définir artistiquement. Je parlerais davantage de culture que de style. C'est quelque chose que l'on reconnaît sur scène, mais que l'on peut difficilement expliquer. L'école française a pourtant un style très particulier : George Balanchine disait qu'il aimait voir les Français danser ses ballets parce qu'ils étaient alors très différents des mêmes ballets interprétés par des Américains.

Brigitte Lefèvre : On peut sans doute parler d'une certaine rigueur, d'un goût de la rigueur typiquement français. Dû aussi à l'enseignement prodigué en France, et particulièrement à l'Opéra. En fait, c'est l'éducation qui crée le style.

Élisabeth Platel : Je crois que l'école française se définit par ce fameux « dédain de la prouesse » recherchée pour elle-même, mais sans le rejet de la virtuosité pour autant.

Brigitte Lefèvre : Alors que l'école russe, par exemple, est justement à la recherche de la prouesse, pour l'offrir au public.

Élisabeth Platel : Cependant, dans La Sylphide on ne peut pas rechercher la prouesse pour elle-même, on est obligé de la conduire. Dans Coppélia non plus, il n'y a pas de possibilité de prouesse particulière.

Brigitte Lefèvre : De toute façon, un Français ne dansera pas comme un Russe, même dans Don Quichotte par exemple.

Élisabeth Platel : Ce qui n'empêche pas les échanges : aujourd'hui, le Bolchoï est en demande de ballets et de techniques français.


Peut-on dire qu'il y a une forme de continuité dans le style français, qui serait sans rupture ?

Élisabeth Platel : Non, car il y a bien eu une véritable rupture entre le xixe et le début du xxe siècle même si, par la suite, l'école française s'est revivifiée, notamment avec Lifar.

Brigitte Lefèvre : Cette histoire de styles est donc aussi une question de balancement, d'allers et retours entre les écoles, les chorégraphes et les danseurs.


Vous disiez que l'école française évolue : pensez-vous que le fait d'être ouvert à la nouveauté permet, paradoxalement, à la tradition de continuer de vivre ?

Brigitte Lefèvre : Plus que jamais !

Élisabeth Platel : Oui, bien sûr, mais mon devoir est aussi de montrer aux élèves qu'ils ne doivent pas abandonner les bases, de leur faire goûter la culture classique et leur montrer qu'ils peuvent l'aimer.

Brigitte Lefèvre : Et celui de l'Opéra de Paris est de continuer à leur faire danser des ballets qui participent d'un contraste, sans nostalgie et sans rejet. J'en reviens toujours à cette notion de socle : la tradition évolue et évoluera de toute façon, qu'on le veuille ou non. C'est pourquoi il est très important pour moi de présenter aussi, pour le tricentenaire, les grands chorégraphes d'aujourd'hui. Car ce n'est pas par hasard que le Ballet de l'Opéra de Paris reste aujourd'hui encore aussi performant. C'est parce qu'il est vivant, il est de son époque et de son savoir.


A-t-on besoin de la création pour conserver la tradition ?

Brigitte Lefèvre : Oui, mais il ne s'agit pas non plus d'un tiraillement entre deux opposés : nous avons des racines qui nous permettent de faire autre chose, que nous ne pourrions pas faire sans ces fondamentaux essentiels. Il n'y a pas de séparation, pour nous, entre les deux, entre la tradition et la nouveauté. Quand les artistes du Ballet ont eu à danser Le Sacre du printemps de Pina Bausch, puis Les Sylphides avec Irina Kolpakova, ils avaient la même ferveur. Ce n'étaient pas pour eux deux mondes séparés. Or, il me semble important, trois cents ans après la création de l'école française de danse, de transmettre aussi la modernité.

Élisabeth Platel : D'ailleurs, la modernité appartient déjà à la tradition.

Brigitte Lefèvre : Elle est déjà dans la mémoire, et l'on a déjà envie de la revoir. On se rend compte d'ailleurs que le public, à sa manière, « apprend » les ballets, les retient et désire les revoir. Le passé n'est pas un refuge et ne doit pas l'être.

Élisabeth Platel : Mais il sécurise, c'est un bagage qui nous permet d'aller loin. Ce n'est pas un musée, il n'est pas figé, au contraire : c'est quelque chose de vivant, grâce à la transmission.

Brigitte Lefèvre : Vous voyez, la danse classique a un bel avenir devant elle. Et cette célébration est pour nous une fête : nous voulons qu'elle donne du plaisir, aux artistes et au public.



Propos recueillis par Sylvie Blin

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