© Mirco Magliocca
Vendredi 7 décembre 2012
La Resurrezione - Épisode 2
La mise en scène de Lilo Baur

Les 16 et 20 décembre, reprise par l'Atelier Lyrique de La Resurrezione aux Théâtres de Suresnes (version concert) et de Poissy, sous la direction de Paul Agnew. La saison passée, Lilo Baur et Oria Puppo avaient imaginé cette version scénique de l'oratorio de Haendel. Nous vous invitons à (re)découvrir le spectacle à travers les regards croisés du directeur musical, de la metteur en scène et de la scénographe.

 

Opéra Bastille, salle Debussy. En ces premiers jours de répétition, un marquage au sol fait de morceaux de scotch rouges, bleus et jaunes délimite la scène et figure les éléments du décor, qui repose encore dans les ateliers. La sobriété de cette « scénographie de fortune » s’accorde étrangement au travail qu’accomplit Lilo Baur avec les solistes de l’Atelier Lyrique : dépouiller leur jeu du superflu afin de dessiner avec eux une pure présence dramatique. La metteur en scène commente la scène que l’on vient de répéter – Marie-Madeleine annonçant à saint Jean la résurrection de Jésus (« Non si dubiti più! » / « Nous ne pouvons plus douter ! »). L’interprète a proposé que l’apôtre, sous le coup de l’émotion, s’asseye sur une pierre. Un geste que juge de trop la metteur en scène qui a fait ses armes auprès de Peter Brook : « Avec Peter Brook, j’ai appris à fuir l’artifice et le cliché, à raconter une histoire avec les moyens les plus simples, de la façon la plus pure qui soit : être là. »

 

 

Dans l’espace de jeu, peu d’accessoires ont droit de cité. Dans les premiers projets de décor qui avaient été proposés, un immense rocher s’élevait au centre de la scène. L’équipe a finalement décidé de le retirer : au centre de l’espace, il y a désormais ce vide, ce manque qui est inscrit au coeur de l’oeuvre. « Un objet n’est jamais là pour rien. Il faut lui donner de la valeur, il doit évoluer, changer, jouer, exactement comme les comédiens.» De fait, le théâtre de Lilo Baur se nourrit de ce mouvement continu : une table que l’on gravit et qui devient un pont, un papier que l’on jette à la mer et qui devient une barque… Avec la scénographe Oria Puppo, elle a imaginé un monde sur lequel les interprètes agissent au fil du spectacle, un univers que les chanteurs créent et recréent à chaque instant. Sans doute partage-t-elle cette autre idée chère à Brook selon laquelle le spectacle doit toujours trouver en lui-même les moyens de sa propre régénération.

 

 

Cette question du devenir, de la renaissance, de la transmission est au coeur de La Resurrezione. Lilo Baur cite les mots de Jean Baudrillard, qui l’accompagnent depuis le début du projet : « Ce que l’on appelle mourir c’est achever de naître. Ce que l’on appelle naître, c’est commencer à mourir. Vivre, c’est mourir en vivant. Nous n’attendons pas la mort :nous vivons perpétuellement avec. » Au-delà du sens religieux que l’on peut lui prêter, la fable peint une situation universelle, celle d’une communauté confrontée au deuil : « Lorsque Marie-Madeleine veut baiser les plaies du Christ ressuscité, il lui oppose ces mots avant de disparaître : « Tu non mi puoi toccar » (« Tu ne peux me toucher »). Symboliquement, l’amour terrestre s’est mué en une autre force. On en a tous fait l’expérience lors de la perte d’un être cher : un nouveau sentiment naît en nous,comme un renouveau. C’est ce sentiment que nous devons accepter, l’idée que cette mort n’est pas une fin. Pour reprendre les mots de l’Ange, il faut sortir de la prison obscure. »

 

 

En interprétant l’air « Caro Figlio, amato Dio… » (« Cher Fils, Dieu aimé…»), saint Jean replie lentement un linceul semé de pétales de roses qu’il serre contre lui avant de le tendre à Marie Cléophas. La metteur en scène demande à l’interprète de prendre son temps. Le geste s’étire, à mi-chemin entre le théâtre et le rituel. Lilo Baur n’esquive jamais l’aspect sacré de l’oeuvre : pour La Resurrezione, elle rêve de« complicité » avec le public - un mot cher à Simon McBurney, avec qui elle a collaboré douze ans – d’une communion au-delà du religieux : « Si le théâtre est né d’un rituel sacré, il nous permet aujourd’hui d’établir un autre lien entre les êtres. »

 

 

Sur la scène de l’Amphithéâtre Bastille transformée en un désert de sable, « aride et intemporel », elle oeuvre à rapprocher le spectacle des spectateurs : les musiciens de l’orchestre sont installés sur les gradins,les chanteurs vont et viennent entre la salle et la scène – jouant des multiples effets qu’offre la traversée de ces frontières, de ces espaces intermédiaires qui ne sont plus tout à fait dans l’obscurité mais pas encore pleinement dans la lumière de la représentation : « Lorsque vous entrez en scène, avant de devenir vos personnages, vous n’êtes encore que des ombres », explique-t- elle aux solistes. Elle a également multiplié les moments du spectacle où les interprètes s’adressent directement au public, à l’image de Marie-Madeleine qui avance maintenant au bord de la scène pour chanter « Se impassibile, immortale sei risorto… » (« Si, impassible, immortel, tu es ressuscité… ») : « La parole est parfois trop forte pour rester circonscrite à la scène : il faut la donner aux spectateurs. »

 

Simon Hatab

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