©Patrick Tourneboeuf/Tendance Floue/OnP
Jeudi 19 septembre 2013
La Musique face au gouffre
Christophe Ghristi présente la saison Convergences
Parce que l 'année 2014 marque le centenaire du basculement de l 'Europe dans la Première Guerre Mondiale, la saison 2013-2014 de « Convergences » se met au diapason de l 'Histoire et revisite la Grande Guerre à travers ses échos dans le domaine artistique. Et toujours des récitals et concerts, entre visages familiers et nouveaux talents, pour aimer et faire aimer ...

Cette thématique s’inscrit dans le cadre des manifestations nationales du centenaire de la Grande Guerre, qui auront lieu en 2014. Parallèlement à la transmission mémorielle, que peut apporter cette commémoration musicale ?
Christophe Ghristi :
L’Europe n’a heureusement plus connu de guerre mondiale depuis plus d’un demi-siècle, et la mémoire vivante de ceux qui ont traversé ces événements tragiques s’éteint peu à peu. La douleur qu’ils ont vécue au quotidien peut sembler aujourd’hui lointaine aux générations qui ne l’ont pas connue. Aussi, en complément du précieux travail de transmission qu’accomplissent historiens et passeurs de mémoire, la musique et la poésie, sans doute, peuventêtre une autre façon un peu différente d’appréhender cette douleur, dont elles sont à la fois l’expression et le dépassement : une façon plusémotionnelle, moins intellectuelle. La musique appelle à la compassion et à une forme de fraternité, tout particulièrement à travers le rituel du concert qui nous réunit. Les oeuvres que nous présentons sont extraordinairement fortes. Jamais elles ne cherchent à esquiver le gouffre qui s’étend devant elles. Elles sont moins symbolistes qu’expressionnistes, fût-ce un expressionnisme à la française.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ces œuvres et leurs compositeurs ?
Christophe Ghristi :
Ce sont des oeuvres que l’on connaît plutôt par le disque que parl’estrade du concert et qui, pourtant, gagnent à être interprétées. Des oeuvres que je voulais faire entendre depuis longtemps parce qu’elles me semblent des chefs-d’oeuvre de premier ordre qu’on a trop vite oubliés. Je pense notamment à la soirée Lili Boulanger. Voilà une créatrice traversée par la thématique de la Guerre qu’elle a subie de plein fouet, avec sa soeur Nadia, à Paris comme à Rome. Sa musique est visionnaire, violente, à mille lieues de l’image un peu lisse d’une jeune fille de bonne famille qu’elle a pu donner. Nous présentons notamment deux des oeuvres les plus incroyables qu’elle ait composées : De Profundis et Clairières dans le ciel.Clairières dans le ciel est un cycle monumental – un monodrame – de plus d’une demi-heure, avec une dernière mélodie qui dure elle-même huit minutes. C’est une oeuvre d’une audace formelle et d’un génie mélodique incroyables. Quant à De Profundis, c’est une pièce à la fois tragique et héroïque, d’un souffle puissant, d’une grande envergure. Nous présentons également l’étonnant Quintette pour piano et quatuor à cordes de Louis Vierne, un autre compositeur fondamental. Il s’agit d’un requiem composé pour son fils, mort sur le champ de bataille. Pendant la guerre, Vierne s’est trouvé longtemps exilé en Suisse où il devait faire soigner ses yeux presque aveugles. C’est là-bas, sur son lit d’hôpital, qu’il a appris la mort de son fils. Ce quintette est une oeuvre hors-norme, d’une intensité peu commune ; certes inspirée de César Franck, mais avec un mélange unique d’héroïsme et de tragique. De Vierne, je nourrissais également depuis longtemps le projet de faire entendre le cycle Spleens et détresses, sur les poèmes de Verlaine : l’un des grands chefs-d’oeuvre méconnus de la mélodie française, un cycle à la Schumann, avec une construction millimétrée, des enchaînements et ruptures très précis… Il me semblait également essentiel de présenter L’Histoire du soldat de Stravinsky et Ramuz. Ce concert inaugure une collaboration inédite avec l’ensemble Intercontemporain et marque également le retour à l’Amphithéâtre du comédien Jacques Bonnaffé, avecqui nous avions donné une mémorable soirée Théophile Gautier. Une soirée Guerre et paix dessine un itinéraire allant de Schubert à Weill avec en son centre Mahler. Ce dernier est mort avant la Première Guerre mondiale, mais toute son oeuvre – notamment Des Knaben Wunderhorn– est inspirée par les guerres du xixe, récits de bataille et autres chevaliers quittant leurs bien-aimées… Michael Nagy a construit tout un programme sur ce thème mêlant Schubert, Mahler, Schoenberg – la grande tradition viennoise – Kurt Weill et son approche de la culture populaire, et Hanns Eisler, l’un des grands compositeurs de lied du xxe siècle. Eisler est un héritier de Schubert : The Hollywood Songbook est pour moi la suite au xxe siècle du Voyage d’hiver.

La soirée Pensée des morts offre une place de choix à Darius Milhaud…
Christophe Ghristi :
Depuis longtemps je souhaitais réunir toutes les oeuvres écrites par Darius Milhaud autour de son ami Léo Latil. Léo Latil était un poète proche de Milhaud. Sa mort au front avait beaucoup affecté le compositeur : il a écrit deux quatuors à cordes dédiés à sa mémoire– dont l'un pour soprano dramatique – ainsi que Quatre poèmes de Léo Latil – cycle de mélodies absolument merveilleux. Le Milhaud qui s’y montre est très différent de l’image – parfois un peu exotique – qu’il renvoie à travers le « Groupe des six »: plus schubertien, intime, mélancolique, il ressemble finalement assez peu à ce qui se fait dans la musique française à ce moment-là. Comme ces oeuvres sont des tombeaux – des stèles à la mémoire de… – il me semblait intéressant de faire entendre dans le même programme une oeuvre emblématique, peut-être le tombeau le plus célèbre : celui de Couperin, par Ravel. A travers un hommage à Couperin, Ravel dédie chacune de ces six pièces à l’un de ses amis, tous disparus à la guerre. Loin d’être un requiem, il s’agit d’une musique extrêmement alerte, étonnante.

Vous dressez le portrait d’un compositeur rare : Gabriel Dupont…
Christophe Ghristi :
Gabriel Dupont est mort en 1914. Il s’agit donc d’un hommage pour le centenaire de sa disparition. Je trouve qu’un hommage prend tout son sens lorsqu’il concerne un compositeur méconnu, qui n’occupe pas le devant de la scène. Et je souhaitais faire entendre une oeuvre qui, par ses dimensions, n’est vraiment pas faite pour les standards habituels du concert : Les Heures dolentes, un cycle pour piano d’une heure. À l’époque de Fauré, de Debussy, Dupont en appelle à une autre couleur de la sensibilité. Le cycle comprend des passages extrêmement impressionnistes, très délicats, très français, mais aussi des moments de « grand sommeil noir », pour reprendre les mots de Verlaine. Dupont ouvre dans la mélancolie française un abîme plus dramatique, plus terrible. Nous ferons précéder ce cycle intégral de trois choeurs de Gabriel Dupont – trois chansons normandes, pour lesquelles nous sommes heureux de continuer notre collaboration avec le Choeur de l’Opéra. Et c’est aussi l’occasion de présenter un chef-d’oeuvre de Debussy : La Damoiselle élue dans sa rare version pour piano, choeur de femmes, soprano et mezzo-soprano.

Les soirées littéraires sont désormais l’une des signatures de« Convergences ». Que nous réserve cette saison ?
Christophe Ghristi :
Je souhaitais rendre hommage à Guillaume Apollinaire. D’abord parce qu’ici encore, sa vie fait écho à la Grande Guerre : le poète blesséà la tête symbolise à lui seul toute cette tragédie. Mais aussi parce que nous disposons en France d’un ténor fantastique, Yann Beuron, qui maîtrise l’art de la comédie française à son plus pur. Nous avons imaginé ensemble tout un panorama de mélodies écrites sur des poèmes d’Apollinaire : Francis Poulenc – dont Beuron est un grand interprète – est évidemment très présent, mais également Arthur Honegger… Nous avons élargi le programme à quelques mélodiesécrites sur des textes de poètes contemporains d’Apollinaire, desécrivains qui feraient montre de la même qualité poétique : c’est Rilke, avec les Mélodies passagères de Samuel Barber, ou encore des mélodies de Federico Mompou…

L’une des spécificités de votre programmation tient également aux rapports privilégiés que vous tissez avec des artistes récurrents, que l’on a plaisir à voir évoluer au fil des concerts. Quels sont ces visages familiers qui reviendront cette saison ?
Christophe Ghristi :
Parallèlement aux concerts en écho à la guerre de 1914-1918, nous faisons honneur au récital tel que nous l’avons cultivé ces dernières saisons – toujours avec ce souci de placer les oeuvres au centre des concerts. Quelques personnalités nous sont extrêmement fidèles. Je pense d’abord à Soile Isokoski. Accompagnée par le Quatuor Aron, elle interprète pour la première fois le deuxième quatuor de Schoenberg. La première partie de ce concert rend hommageà Benjamin Britten et à Hans Werner Henze avec le Quartettino de Britten et le Quatuor à cordes n°5 de Henze. Ce dernier avait justement été composé en mémoire à Britten. Nous le donnerons aussi en hommage à Henze, disparu il y a moins d’un an. Au moment où elle chante Brangäne sur la scène de Bastille dansTristan und Isolde – l’opéra nocturne par excellence – Janina Baechle consacre un récital au thème de la nuit, mêlant des pages germaniques, françaises et russes.

 Qui sont les « nouveaux arrivants » ?
Christophe Ghristi :
Il y a de grands interprètes d’aujourd’hui que nous sommes heureux d’accueillir à l’Amphithéâtre : Michael Volle pour un concert Schumann – il apprend pour nous les Kerner Lieder ; Bo Skovhus, habitué de la maison, se produit pour la première fois à l’Amphithéâtre avec Voyage d’hiver ; Christoph Prégardien est làégalement, pour un programme entièrement dédié à Schubert. D’autre part, il me semble toujours primordial de faire entendre de jeunes chanteurs qui, très tôt, développent la passion du lied, et de leur permettre de s’exprimer. Je pense à Michael Nagy qui donne la soirée Guerre et paix ; Phillip Addis, que nous avions accueilli pour La Chute de la Maison Usher, et qui a construit un programme d’une grande beauté avec notamment le cycle de Britten Songs and proverbs of William Blake, La Fraîcheur et le feu de Poulenc,Abendbilder de Wolf… Jean-François Borras, qui chante le grand répertoire des ténors français du xixe, fait ses premiers pas dans la mélodie avec des oeuvres taillées sur mesure : Biondina de Charles Gounod, fondamentale dans l’histoire de la mélodie française et quasiment jamais donnée, avec Franz Liszt et Reynaldo Hahn. La saison s’achèvera avec les Spanisches Liederbuch de Wolf, son recueil le plus vaste, que nous donnons dans son intégralité. Ce sera un concert plus long qu’un récital habituel – plus d’une heure quarante de musique, deux chanteurs – un homme et une femme, comme Wolf le voulait – qui marquera notre première collaboration avec l’Internationale Hugo Wolf Akademie de Stuttgart.

 

 

Propos recueillis par Simon Hatab
Retrouvez cet article dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris

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