Grand Théâtre de Génève/Vincent Lepresle
Samedi 19 juillet 2014
La mauvaise Éducation
Entretien avec Damiano Michieletto
Metteur en scène prolifique et désormais omniprésent sur la scène internationale, le vénitien Damiano Michieletto est fou amoureux de la comédie italienne et du brio rossinien. Il fait ses débuts à l’Opéra de Paris en s’emparant du Barbier de Séville, qu’il transpose dans une Séville contemporaine et populaire, inspirée du cinéma d’Almodovar, pour une mise en scène fourmillante d’idées. Entretien.
Pouvez-vous nous parler de votre formation et de vos débuts au théâtre ?
Damiano Michieletto : Étudiant, j’ai suivi l’École d’Art dramatique Paolo Grassi à Milan où j’ai obtenu mon diplôme de mise en scène théâtrale en 2001, et j’ai ensuite commencé à monter des productions de théâtre en prose avec des petites compagnies. J’ai commencé à travailler dans l’univers de l’opéra pour la première fois en 2003 au Festival de Wexford en Irlande, qui a marqué le début de mon parcours de metteur en scène lyrique.

Vous avez souvent monté des productions de Rossini (Guillaume Tell, L’Italienne à Alger, La Scala di seta, La Gazza ladra, le Barbier de Séville, La Cenerentola, et bientôt Le Voyage à Reims en 2015). Qu’est ce qui vous attire chez ce compositeur en particulier ?
Damiano Michieletto : C’est un compositeur que j’aime énormément car je reconnais dans son style un véritable brio. Le brio est un qualificatif qui appartient totalement à Rossini et c’est justement ce brio que j’entends en permanence dans sa musique qui me permet d’être en communion avec son univers. J’adore la veine burlesque de son orchestration et dans le traitement vocal de ses personnages qui sont avant tout des caractères humains. Ses opéras sont directement inspirés du théâtre vénitien et ont donc ces racines communes avec moi qui suis né à Venise. C’est ce voisinage consanguin avec son monde qui fait que mettre en scène ses oeuvres me rend heureux, car j’aime trouver le moyen de raconter ses histoires avec un langage contemporain. Pour moi, il est bien évident que tous les livrets utilisés par Rossini nous parlent de la vie d’aujourd’hui et du monde actuel.

Quand vous avez conçu la mise en scène du Barbier de Séville, quelles ont été vos sources d’inspiration visuelles, picturales ou photographiques ?
Damiano Michieletto : En général, je ne cherche pas des références aussi précises et aussi détaillées dans mon mode de travail. L’approche que je développe avec mon équipe est toujours de partir d’une idée générale d’ambiance et ensuite de trouver un langage détaché de toute référence à un autre univers ou à un autre artiste. Il faut que ça naisse de ma propre imagination, parallèlement à la musique et au livret. L’idée de placer « Le Barbier » dans un quartier populaire espagnol contemporain est une invention pure de ma part, ce n’est pas lié à une image précise de l’Espagne, ça pourrait être n’importe quel pays méditerranéen et c’est juste un prétexte pour rentrer dans le coeur du livret et dans les personnages, pour mieux donner à la production une ambiance humaine tangible qui permet de faire vivre ces caractères et les rendre véridiques dans un environnement crédible et juste.

Peut-on au moins parler d’influences littéraires ou cinématographiques dans votre travail ?
Damiano Michieletto : Je ne pense pas. C’est clair que tout que ce qui fait partie de ma culture générale rejaillit dans mes spectacles. Il est indéniable que le monde d’Almodovar, par exemple, transparaît dans Le Barbier de Séville car son cinéma est pour moi une source d’inspiration fréquente. Ceci dit, en général je cherche à me baser uniquement sur le livret et sur la musique, et c’est seulement après que je trouve des éléments dans mon imaginaire pour nourrir et développer les personnages.

Vous êtes un metteur en scène très prolifique, allant jusqu’à monter trois ou quatre productions dans une même saison. Pouvez-vous nous décrire votre méthode de travail et, plus précisément, comment vous collaborez avec les scénographes et les costumiers qui ont un rôle primordial dans votre univers visuel ?
Damiano Michieletto : Je travaille toujours avec Paolo Fantin, le scénographe de toutes mes productions. Je lui donne une idée de départ et un parcours à suivre, ensuite ça devient un véritable jeu de tennis entre nous deux, avec des échanges très intenses afin de créer un produit fini absolument homogène. Le but est de mêler intimement la scénographie et la mise en scène de manière à ce que personne ne puisse dire ce qui relève de lui ou de moi. Pour moi, c’est vraiment ça l’opéra, un amalgame de divers talents au service de l’oeuvre avant toute chose, et non pas une démarche individuelle servant à traduire l’imaginaire personnel des artistes qui collaborent à la mise en scène.

Vous venez de l’école Paolo Grassi de Milan où l’enseignement est axé sur l’art dramatique et sur la dramaturgie théâtrale. Comment êtes-vous arrivé à l’opéra ?
Damiano Michieletto : Au départ, en créant des spectacles pour enfants avec l’Orchestre Verdi de Milan. Il s’agissait de spectacles dans lesquels coexistaient des petites oeuvres - par exemple des Suites de Tchaikovski ou encore de la musique symphonique - et mon rôle était de créer une narration à travers ce patchwork musical afin que les enfants découvrent la musique classique et puissent en même temps la rattacher à une histoire. Ça a été une espèce d’entraînement, en quelque sorte mes gammes de mise en scène, qui m’ont appris à travailler avec des chanteurs et des chefs d’orchestre. Ensuite j’ai eu l’occasion de collaborer au Festival de Wexford en Irlande avec une oeuvre intitulée Švanda Dudák, écrite par Weinberger, un compositeur originaire de Bohême. Cette expérience a été une révélation et a lancé ma carrière dans le monde de l’opéra.

De manière globale, qu’est-ce qui différencie le travail d’un metteur en scène de théâtre de celui d’un metteur en scène d’opéra ?
Damiano Michieletto : Ce sont deux mondes fondamentalement différents, d’une part pour des raisons purement techniques et d’autre part pour des logiques de production très éloignées. Ce sont deux mondes voisins et lointains à la fois car ils touchent à deux réalités opposées. La différence principale réside aussi dans le fait qu’il y a d’un côté, des acteurs et de l’autre, des chanteurs, deux entités psychologiquement différentes. Du coup, mon approche n’est pas la même selon que je m’adresse aux uns ou aux autres, même si j’essaie d’amener les deux à un niveau d’interprétation très exigeant. Les acteurs sont nus car ils ont le seul texte comme base de travail, sans chef d’orchestre ni partition ni musique. Ils sont seuls avec le texte et le rythme ou l’intonation relèvent d’eux seuls. Ils doivent créer leur propre partition. C’est le contraire pour les chanteurs qui parfois se protègent derrière la partition. Mon travail est de les débarrasser de cette protection factice, je les force à sortir de cette carapace musicale et je les aide, en m’appuyant toujours sur la musique, afin de rendre vivante leur présence sur scène tandis qu’avec les acteurs je tends plutôt à les aider à créer cette partition inexistante. Ce sont deux modes de travail inverses mais passionnants.

Vous avez monté beaucoup d’oeuvres de Rossini, mais ce compositeur prolifique en a composé plus de quarante. Quels sont les ouvrages rossiniens que vous souhaiteriez aborder dans le futur ?
Damiano Michieletto : C’est vrai que j’en ai traité beaucoup, mais il reste, par exemple, Semiramide qui est un opera seria que j’adorerais monter pour la bonne raison qu’il est très différent des opéras bouffes que j’ai abordés pour l’instant. En dehors de Rossini, j’aimerais beaucoup m’attaquer à Britten dont l’univers me fascine.


Entretien réalisé par Philippe Scagni
pour En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris
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