Mercredi 1 mai 2013
La Gioconda - épisode 2
grand architecte

En transportant sur la scène lyrique Angelo, tyran de Padoue, Amilcare Ponchielli et Arrigo Boito n'ont pas trahi Hugo : leur Gioconda est l'un des opéras les plus flamboyants du répertoire. Pier Luigi Pizzi met en scène cet ouvrage, entre grand opéra à la française et drame verdien, qui fait se déchirer les coeurs et se briser les destinées. Entretien (suite et fin).(crédit photo : Teatro Real de Madrid, 2008 – Javier del Real)



La Gioconda fait son entrée au répertoire de l'Opéra de Paris. Comment expliquez-vous que la France ait mis autant de temps pour reconnaître cette oeuvre à sa juste valeur ?


Pier Luigi Pizzi : Je n'ai aucune explication rationnelle pour justifier cette entrée tardive de La Gioconda au répertoire de l'Opéra de Paris. À titre personnel, par exemple, j'avais vu une représentation de cet opéra dans mon enfance. Je garde le souvenir des grands chanteurs de l'époque, mais l'ouvrage ne m'avait pas marqué. J'ai dû attendre un demi-siècle pour le redécouvrir et le mettre en scène avec un intérêt qui m'a surpris moi-même.


Les musicologues définissent souvent la Gioconda comme une sorte de mélange de drame verdien et de grand opéra français. A quel courant cette oeuvre appartient-elle à votre sens ?

Pier Luigi Pizzi : Je dirais plutôt que La Gioconda relève d'une double appartenance, à la fois italienne et française, du mélodrame. Ponchielli a vécu à une époque où Verdi triomphait d'un côté des Alpes et le « grand opéra » à la française régnait en maître de l'autre côté. Il ne pouvait pas en faire abstraction et se devait de regarder dans toutes les directions pour mieux s'insérer dans les grandes formes de son temps. Mais La Gioconda n'appartient vraiment ni à l'un ni à l'autre en définitive. Cet opéra n'est pas un pastiche. C'est une oeuvre à la personnalité propre insérée dans un climat musical donné. S'il avait été facile de l'étiqueter, je ne pense pas que son succès aurait perduré autant. Un opéra doit être mis en scène pour ce qu'il est, sans le mettre en rapport avec ce qu'il y avait autour de lui en son temps. Il faut surtout trouver quelles résonances il a dans la société d'aujourd'hui. Certaines oeuvres sont tellement novatrices qu'elles ouvrent de nouveaux sentiers. D'autres ont un intérêt plus simple car il s'agit de théâtre pur. Ce sont leurs qualités théâtrales intrinsèques qui leur donnent leur vitalité propre et le succès qu'elles obtiennent. À Vérone devant des milliers de personnes, à Rome, comme partout en Europe, La Gioconda parle encore aux gens qui s'identifient à cette histoire. 


Les éditions Ricordi demandèrent à Arrigo Boito de signer le livret de La Gioconda. lui-même s'inspira de la tragédie de Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue. Quelles sont les qualités spécifiques du livret de Boito selon vous ? 

Pier Luigi Pizzi : Arrigo Boito appartenait à un courant littéraire important de l'époque, la Scapigliatura, dont la spécificité « noire » était bien connue. Il s'inspira de Victor Hugo, mais son style est plutôt axé sur le macabre qui correspondait bien plus à son goût. La Scapigliatura a connu un grand succès dans les cercles littéraires milanais, qui étaient fascinés par ces histoires noires et troubles, par ces personnages imprégnés de méchanceté pure. C'était la mode du moment. C'est un aspect non négligeable de cet opéra qui naît au milieu de toutes sortes de mouvements musicaux et littéraires très marqués.


Piotr Kaminski dans Mille et un opéras décrit La Gioconda comme un « operone » plus grand que nature, un peu l'équivalent des grands peplums au cinéma. Est-ce que le côté grandiose de l'ouvrage est pour vous un problème à surmonter ou bien un atout ? 

Pier Luigi Pizzi : Il y a une sorte d'énormité dans La Gioconda qui se prête au grand spectacle. Mais ce n'est pas seulement un « operone ». Les ballets, par exemple, sont des points d'appui très forts. Le fait que la « Danse des heures » ait inspiré Walt Disney dans Fantasia montre bien sa valeur musicale. C'est stimulant pour un homme de théâtre, ce côté gigantesque et hors du commun qui donne à l'oeuvre un pouvoir de suggestion singulier. J'ai essayé de réduire le côté « grand opéra », sans pour autant renoncer au « spectacle ». Tout est là, mais épuré, rigoureux et poétique. On pourrait le qualifier d'esthétique, pourquoi pas ?


Dans La Gioconda, les choeurs ont une importance capitale. Comment traitez-vous la masse chorale en mettant en scène un ouvrage de cette taille ?

Pier Luigi Pizzi : Cela fait partie de la méthodologie dont je parlais plus haut. Dans tout le répertoire romantique italien, le choeur est incontournable, chez Verdi en particulier. Il faut une bonne expérience scénique pour lui donner une vie propre, interactive et pas seulement le reléguer à une masse immobile et passive. Quelqu'un qui ne saurait pas intégrer les grands ensembles choraux dans sa mise en scène et qui paniquerait devant le premier ou le troisième acte de La Gioconda devrait plutôt changer de métier. Les choeurs sont primordiaux dans cet opéra et doivent s'intégrer parfaitement dans la dramaturgie, mais pour cela il n'y a pas une recette spéciale. Il faut du travail et une bonne entente.


On dit souvent que La Gioconda est un ouvrage difficile à monter car il requiert six voix exceptionnelles. Quel est votre avis sur cette question ? Avez-vous une manière particulière de faire travailler les chanteurs quand la partition est aussi exigeante ? 

Pier Luigi Pizzi : Les voix doivent être à la hauteur de la partition bien sûr, mais la difficulté vocale ne change rien à mon travail. La méthode et l'engagement restent les mêmes. Je cherche toujours à mettre en valeur chez les chanteurs tout ce qui concourt à l'expressivité théâtrale. Il n'y a pas de solution miracle, certains chanteurs acceptent tout de la part du metteur en scène, d'autres sont plus compliqués, mais avec diplomatie on arrive toujours à trouver une solution adéquate.Sense. 


Lors de la création de La Gioconda, on reprocha à Ponchielli et à Boito d'avoir donné vie à des personnages sommairement caractérisés. Quelle vision avez-vous des caractères principaux de cette oeuvre ?

Pier Luigi Pizzi : Les personnages sont plutôt à mon avis des stéréotypes. Ils appartiennent à ce mouvement littéraire de la Scapigliatura dont nous avons parlé précédemment, et sont donc caricaturaux par nature : le gentil est très gentil, le méchant est vraiment méchant, la victime joue son rôle jusqu'au bout : généreuse, elle se sacrifie par sa mort. La Cieca est accablée de tous les malheurs du monde, bref, chacun des six protagonistes a le trait un peu forcé. Ponchielli a un peu sacrifié aux stéréotypes qui plaisaient à son époque mais ceci a une répercussion musicale très appréciable : le compositeur ne se refuse rien dans la largeur et la violence vocale ! Par exemple, dans le duo qui oppose les deux rivales, sans doute l'un de plus fameux et des plus féroces du mélodrame italien, Ponchielli déploie une vocalité très marquée pour exprimer la jalousie et la rivalité. C'est la particularité et la force de cette oeuvre. Elle a été conçue pour satisfaire les expectatives d'un public populaire qui va au théâtre pour vivre des émotions violentes. La Gioconda, à première vue, ne parle pas directement de la société contemporaine. Il serait d'ailleurs ridicule, ou du moins comique, de transposer cet opéra dans le monde d'aujourd'hui. Il faut faire vivre ces personnages à leur époque tout en faisant un travail de nettoyage, de dépoussiérage afin de rendre le tout digeste. Cependant ses affinités avec le monde actuel sont évidentes car le livret est universel et intemporel. Aujourd'hui encore, les bourreaux sont toujours des bourreaux et les victimes toujours de victimes...


Propos recueillis par Philippe Scagni

Chroniqueur opéra pour Technikart et Musica Falsa,

Philippe Scagni est également chanteur

et administrateur de la compagnie lyrique In-Sense.

Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans En scène ! 

Le journal de l'Opéra national de Paris

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