Mercredi 1 mai 2013
La Gioconda - épisode 1
Grand architecte

En transportant sur la scène lyrique Angelo, tyran de Padoue, Amilcare Ponchielli et Arrigo Boito n'ont pas trahi Hugo : leur Gioconda est l'un des opéras les plus flamboyants du répertoire. Pier Luigi Pizzi met en scène cet ouvrage, à l'affiche de l'Opéra Bastille du 2 au 31 mai, entre grand opéra à la française et drame verdien, qui fait se déchirer les coeurs et se briser les destinées. Entretien (première partie). (crédit photo : Teatro Real de Madrid, 2008 – Javier del Real)


Vous avez travaillé au début de votre carrière avec des grands maîtres de la mise en scène comme Giorgio Strehler et Luca Ronconi. Quelle influence ont eu ces hommes de théâtre sur votre travail ?

Pier Luigi Pizzi : J'étais un jeune étudiant de 17 ans, inscrit à la Faculté d'Architecture, et à l'époque, le Piccolo Teatro de Milan recherchait des figurants. J'ai sauté sur l'occasion pour pouvoir voir Strehler travailler en direct. J'ai étudié ainsi de près sa manière de faire travailler les interprètes, les techniciens et tous les différents corps de métier du théâtre. Cela a été une formidable école qui m'a énormément appris. Giorgio Strehler a été mon seul vrai maître. Plus tard, quand j'ai débuté en tant que scénographe, j'ai pu compléter ma formation grâce à la collaboration de différents metteurs en scène, surtout Giorgio De Lullo et Luca Ronconi. L'un m'a appris la rigueur, l'autre a stimulé mon imagination.


Vous êtes certes metteur en scène, mais aussi costumier et décorateur. Pourquoi ces trois fonctions sont-elles indissociables dans votre travail ? 

Pier Luigi Pizzi : Quand j'ai commencé à faire de la mise en scène, j'ai pu profiter de ma longue expérience en tant que scénographe et créateur de costumes. À partir de ce moment, mon travail s'est fondé sur une nouvelle méthodologie et un style plus accompli. Grâce à l'expérience acquise avec les maîtres dont nous venons de parler, j'ai peu à peu acquis les différents éléments pour réaliser un spectacle dans sa globalité. Au théâtre, il faut tout savoir faire, du charpentier à l'électricien, du costumier au maquilleur, ou tout du moins sans aller jusqu'à devenir soi-même un artisan accompli dans chaque domaine, il faut bien savoir comment chaque corps de métier fonctionne, pour pouvoir donner des indications précises et pratiques. Dans les dernières années, j'ai accepté d'animer des master class de scénographie. Je disais sans cesse à mes étudiants d'aller travailler directement dans les théâtres plutôt que sur les bancs de l'Académie car c'est sur la scène que le métier s'apprend et que l'on acquiert sa propre vision et sa propre créativité. C'est important aussi pour chaque mise en scène de faire toutes les recherches bibliographiques, iconographiques, photographiques nécessaires pour enrichir sa vision. Mais avant tout c'est déjà par l'écoute de l'oeuvre que l'imagination du metteur en scène se met en place et que les éléments s'assemblent dans une sorte de globalité. 


On qualifie sou vent votre esthétique de « néo-classique ». Est-ce que ce terme vous satisfait ?

Pier Luigi Pizzi : Certainement ! Je parlerais plutôt de classicisme. J'ai longuement vécu à Rome. Mes architectes de référence sont donc romains : Vitruvio, Leon Battista Alberti, Brunelleschi, Michelangelo, Palladio, Sansovino, Bernini, Borromini. Ma culture est une culture fondamentalement italienne et classique, mais aussi française car je me suis beaucoup intéressé à la période baroque française, notamment aux travaux de Mansart et de Gabriel. Tout mon travail découle finalement de l'étude de l'architecture classique et Palladio est certainement la pierre angulaire de toute cette conception esthétique néo-classique qui m'a souvent inspiré.


Amilcare Ponchielli était un contemporain de Verdi. Diriez-vous que leur écriture et leur façon de traiter le mélodrame sont voisines ?

Pier Luigi Pizzi : Ponchielli me semble assez proche de Verdi, je pense même qu'il a subi son influence, mais il a su garder sa propre personnalité. Il ne serait jamais devenu Ponchielli s'il avait simplement imité Verdi. La Gioconda est une oeuvre très personnelle, qui n'est pas née par hasard et qui est tout à fait accomplie. Ce n'est pas le fruit d'un imitateur laborieux. Certes il a vécu à l'époque où Verdi dominait le monde lyrique italien. C'est un peu comme être Salieri à l'époque de Mozart, ça n'est pas facile à vivre en tant que compositeur. Le succès de La Gioconda à travers le temps prouve d'ailleurs bien qu'il s'agit d'une oeuvre unique qui occupe un espace non négligeable du répertoire lyrique international.


Les compositeurs véristes comme Mascagni ou Leon Cavallo faisaient souvent référence à Ponchielli en parlant des personnalités qui les avaient influencés. Voyez-vous Ponchielli et particulièrement La Gioconda, son plus grand succès, comme une étape annonciatrice du vérisme ?

Pier Luigi PizziRien ne naît du néant. Si l'on prend pour exemple Rossini, on peut dire qu'il a conclu le classicisme et a fait naître la musique du xixe. Mais il n'a pas fait abstraction totale du passé musical avant lui. Chaque compositeur d'importance donne des clefs qui permettront à la génération suivante de façonner leur propre style grâce à la force de leur inspiration. En musique, Mascagni et les véristes ont vécu dans une époque où ils ont suivi leur propre voie, mais sans oublier leurs prédécesseurs, afin d'ouvrir de nouvelles perspectives. Puccini lui-même doit beaucoup à Verdi et à Ponchielli.


Puccini fut l'élève de Ponchielli au conservatoire de Milan. Quelle filiation voyez-vous entre les deux compositeurs ?

Pier Luigi Pizzi : La Gioconda, à l'époque de sa création, a connu une immense popularité. Il est probable qu'à son tour cette oeuvre ait influencé les compositeurs des générations suivantes y compris Puccini, dans un processus d'évolution naturelle du mélodrame italien. Ceci dit, Puccini a réalisé son parcours de manière tout à fait personnelle. Je ne suis pas musicologue donc je serais incapable de comparer dans le détail les qualités respectives des écritures de Ponchielli et de Puccini mais il me paraît évident que Puccini avait des cartes à jouer de premier ordre et qu'il les puisait dans une inspiration personnelle d'une qualité incomparable. 

 

 

Propos recueillis par Philippe Scagni

Chroniqueur opéra pour Technikart et Musica Falsa,

Philippe Scagni est également chanteur

et administrateur de la compagnie lyrique In-Sense.

Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans En scène ! 

Le journal de l'Opéra national de Paris

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