Jeudi 22 Août 2013
L'immortelle fureur de vivre
L'Affaire Makropoulos

Du 16 septembre au 2 octobre à l’Opéra Bastille, reprise de cet opéra majeur de Leos Janacek aux accents fantastiques. Pour appréhender le mythe de l'éternelle jeunesse, la mise en scène de Krzysztof Warlikowski plonge au coeur du cinéma hollywoodien - de la figure immortelle de Marilyn Monroe à un gigantesque King Kong qui représente toute la bestialité du désir face à son objet.


En 2007, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski livrait sa vision de L’Affaire Makropoulos lors d’un entretien...

OnP : Quelle est votre vision d'Emilia Marty, cette très vieille jeune femme qui, dans « Makropoulos» ne peut pas mourir ?
Krzysztof Warlikowski :
Ce qui m'intéresse avec le personnage d'Emilia Marty, c'est la contradiction de cette femme entourée d'hommes. L'immortalité prodiguée par l'élixir m'intéresse moins que l'image immortelle d'une femme médiatique. Marilyn Monroe est éternelle. Comme Bardot est déjà éternelle à notre mémoire. Emilia Marty, c'est cette éternité médiatique ; autrement dit, ce qu'on veut, nous, qu'elle soit. Elle sert ce désir masculin et, pour le satisfaire, elle doit atteindre cette perfection qu'on attend d'elle.

OnP : Ce qui est troublant chez cette femme, c'est de ne pas savoir où se trouve son désir. Comme si, cette éternité, elle la vivait sans désir.
Krzysztof Warlikowski :
Je vois cette éternité en rapport avec sa vie : remplie de personnages. Comme une comédienne qui a déjà tout joué ou une chanteuse d'opéra qui a tellement interprété de rôles qu'elle peut en être devenue vieille. Elle a vécu des centaines de biographies différentes et elle en est épuisée. Son pouvoir de vivre est épuisé. L'Affaire Makropoulos parle d'un artiste, d'une comédienne, d'une chanteuse d'opéra et parle aussi des proportions de la vie comparée à la fiction. Notre travail touche au domaine de la fiction, mais le point de départ, bien sûr, c'est la vie. Or, la fiction propose tant de biographies différentes à nos tourments qu'on vit peut-être en marge de la vraie vie. Les fictions finissent par nous épuiser autant que la vie elle-même.

OnP : La figure de l'actrice éternellement jeune à travers ses rôles, est-ce un point de départ ?
Krzysztof Warlikowski :
Ce livret me paraît tellement hollywoodien... que le point de départ ne peut être qu'un scénario de « King Kong» ou un scénario « Immortalité », avec une femme qui ne vieillit pas. Voilà une chanteuse qui veut retrouver sa recette d'immortalité. Elle suit un procès qui dure depuis cent ans, apprend dans le journal qu'il doit se terminer et cherche alors à en connaître les détails pour remonter jusqu'à celui, dont elle était amoureuse, à qui elle a confié cette recette un siècle plus tôt, et dont elle pensait peut-être qu'il l'accompagnerait dans cette vie éternelle ; sauf qu'il ne l'a pas fait. Pour moi, la fiction se mélange avec la vie. Je vois cette histoire comme un épisode de la vie d'une star, avec un scénario dans lequel elle joue le rôle principal. Dans cet opéra, j'aimerais effacer la frontière entre la fiction et la vie. Par exemple, dans l'acte II, le théâtre dans le théâtre, Emilia fête la représentation qu'elle vient de donner et tout le monde la félicite ; mais pour moi, ça fait partie du scénario hollywoodien où l'on voit la star dans sa vie de star. Une voiture entre dans l'opéra et l'on ne sait plus ce qui fait partie du film ou de sa vie privée. J'imagine la fin : elle, presque morte pendant le tournage, parce que je n'ai pas envie d'insister sur l'aspect de l'immortalité, mais je veux avoir la double réalité de la fiction et de la vie de cette femme qui, une fois investie dans un personnage, mélange les deux. C'est le cas de Marilyn Monroe : d'un côté, un personnage aux mille vies différentes ; de l'autre, cette même femme désespérée que l'on voit toujours à la recherche d'un amour absolu qui en fait une éternelle victime dans la vie comme dans la fiction. Alors, la fin de cet opéra, ce n'est peut-être pas la vraie fin, c'est peut-être elle qui ne peut plus prendre sonélixir mais c'est peut-être aussi quelqu'un qui meurt vraiment.

OnP : Pour semer le doute ?
Krzysztof Warlikowski :
Je ne veux pas m'appesantir sur le fait qu'elle est morte parce qu'elle ne choisit pas l'immortalité.

OnP : Ce serait presque moral ?
Krzysztof Warlikowski :
Exactement. Et je veux qu'elle soit morte, peut-être parce que ses pouvoirs de survie sont épuisés et qu'elle a déjà tout vécu dans la vie.

OnP : Le scénario Marilyn, je vois bien, mais King Kong ?
Krzysztof Warlikowski :
King Kong, c'est un autre cliché et c'est une autre image d'Hollywood. Le face-à-face entre la femme et l'homme, et puis la bête. La belle et la bête, ça marche. Mais la belle et les hommes, l'amour avec les hommes, ça ne marche jamais.
On pourrait presque dire que la bête a remplacé le mode masculin, que c'est le seul amour possible pour la belle. Et dans l'univers d'Emilia, il n'y a ni cet homme ni cet amour.
Le souvenir d'un amour, peut-être, qui était plus grand que les autres, mais s'il n'y a pas de désir chez elle, c'est qu'il n'y a pas d'amour. La question n'est pas qu'elle n'ait rien trouvé au cours de ses quatre cents ans de vie mais qu'elle n'a pas trouvé le vrai amour, celui qu'elle voulait. Parce qu'elle est radicale comme sont toutes les grandes comédiennes.
Elles sont extrêmes, elles sont belles, ce sont des anges jamais satisfaits avec les hommes et qui se sentent mieux avec la bête.

OnP : Janácˇek se passionnait pour les intonations du langage parlé ; cette « fureur psychologique » qu'on lui reconnaît a-t-elle une valeur pour vous ?
Krzysztof Warlikowski :
Dans L'Affaire Makropoulos, la musique crée le climat tandis que les paroles donnent le sens et le drame des personnages, renforcés par la musique. Pour un théâtre ou pour un opéra qui ne se veut pas formel, c'est déjà un grand cadeau. L'univers est émotionnel à cent pour cent, mais d'une psychologie complexe, pleine de nuances... Ce n'est pas dans la beauté des airs que les émotions naissent, c'est dans le mouvement incessant du personnage, dans son développement et l'aspect suicidaire de sa vie.
C'est une femme qui n'a jamais connu le véritable amour, et c'est plus important que d'évoquer une femme fatiguée par les amours vécues.

OnP : Autrement dit, mieux vaut connaître l'amour que l'immortalité ? C'est ce que dit Emilia Marty ?
Krzysztof Warlikowski :
Ce qui est immortel, c'est la recherche de cet amour absolu, quasiment en tant que principe féminin...

OnP : Et que dire du procès dans cet opéra ?
Krzysztof Warlikowski :
Ce procès m'intéresse à la façon d'un polar, avec ses tensions. Tout ce background propre aux films des années 20 ou 60. Au xixe siècle, cela se passait dans un salon bourgeois ; dans un palais dans le théâtre grec ; dans un château avec Shakespeare. Mais, depuis le xxe siècle, on a le bureau d'avocat. Là est la vie, le nouveau lieu théâtral. Le procès m'intéresse en ce sens, comme lieu typé où se déroulent les scénarios hollywoodiens conçus pour attirer un grand public.

OnP : Le procès fait aussi penser à cette phrase de Kafka : « C'est quand le théâtre rend des choses irréelles qu'il atteint ses plus grands effets. La scène devient alors un périscope de l'âme qui éclaire la réalité par le dedans. »
Krzysztof Warlikowski :
Il évoque alors une réalité intérieure. En fait, au théâtre, toute ma démarche consiste à faire que les lieux extérieurs soient comme le sentiment intime des personnages. Ce procès est unélément de scénario hollywoodien dont on a besoin. Ce à quoi je veux échapper, c'est à cette modernité des années 20, traduite par Frankenstein, le Golem, les robots, Metropolis, tous ces grands films d'épouvante, pour entrer dans une perspective plus réelle, plus psychologique, que celle du traitement hollywoodien d'aujourd'hui. Je veux échapper à cette détermination du temps qu'impose une référence esthétique. Pour cette raison, je mets l'immortalité en valeur, uniquement comme un élément nécessaire à rendre le scénario hollywoodien suffisamment attractif. En fait, dans la seule et unique vie d'une grande star, passée par mille vies, et tombée dans le piège de sa propre fiction, l'immortalité, c'est peut-être plus attirant que la vie qui n'a pas d'absolu à offrir. Emilia Marty est l'un de ces êtres qui ont choisi la fiction quand ils ont découvert ce que c'est que la réalité.

Propos recueillis en 2007par Fabienne Arvers
Responsable de la rubrique Scènes pour Les Inrockuptibles,
Fabienne Arvers a collaboré à Art Press et Alternatives théâtrales.




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