Icare
Mardi 24 juin 2014
L'envol du fils prodige
Nicolas Le Riche
Le 9 juillet prochain, Nicolas Le Riche prend son envol au cours d’une soirée qui lui est consacrée, conçue comme le partage d’un parcours de plus de trente ans à l’opéra de paris. Immense interprète, danseur habité par la fougue et une énergie sans cesse renouvelée, le doyen des étoiles livre ses émotions à Guillaume Gallienne.
Que représente, pour toi, la date du 9 juillet ?
Nicolas Le Riche : Plus le temps passe, plus j’ai l’impression que c’est une libération, dans la mesure où j’attends finalement ce moment depuis un certain temps. J’ai passé près de trente ans dans cette Maison et le 9 juillet marque mon départ. Mais c’est un départ programmé. En cela, j’ai l’impression que c’est un passage, comme un rituel, qui va donner naissance à un nouveau Nicolas, encore protéiforme pour l’instant et qui, j’espère, le restera un peu…

Peux-tu nous parler de ton parcours à l’Opéra ?
Nicolas Le Riche : Je suis entré à huit ans à l’École de danse, qui était, à l’époque, installée à Garnier. J’étais venu pour ça, en fait, pour toute cette communauté – les Étoiles, les machinistes, les musiciens… –, qui grouille autour d’une seule chose : le spectacle.

Te souviens-tu des Étoiles qui te fascinaient à l’époque ?
Nicolas Le Riche : Patrick Dupond, à ce moment-là, était probablement l’Étoile la plus lumineuse de cette Maison. Je me souviens de Cyril Atanassoff qui était un danseur extrêmement charismatique, Noureev, Barychnikov…

Quels sont les professeurs qui t’ont marqué ?
 Nicolas Le Riche : Christiane Vlassi a été mon premier professeur en 5e division. Elle était très douce, presque « maternelle » avec ses élèves. Son enseignement était un véritable accompagnement, une découverte partagée. Il y avait aussi Gilbert Mayer, professeur de 2de division, lorsque l’on commence à aborder la grande technique. Il représentait pour moi le « brio », la virtuosité. Serge Golovine m’a également beaucoup marqué mais je ne l’ai compris que tardivement. C’était un type formidable, avec une vision quasi spirituelle de la danse et beaucoup de détachement. Enfin, il y a eu Serge Peretti qui a enseigné à l’École après mon passage mais dont je suivais les cours à l’extérieur.

Tu entres ensuite dans le Corps de Ballet…
Nicolas Le Riche : Je suis rentré en 1988, en surnuméraire, j’étais dernier de ma promo ! Au contraire de mes camarades qui, eux, avaient un contrat. Ça m’a un peu secoué… Mais, une fois admis, j’étais heureux parce que subitement je devenais responsable de mon travail. Ça m’a donné la niaque. Je suis monté en grade tous les ans et j’ai été nommé Étoile à 23 ans, après une représentation du Giselle classique, en tournée à Nîmes. L’idée de la nomination bruissait mais je n’y étais pas très attentif. J’étais très content, c’est une certitude, mais j’étais surtout dans le temps présent qui était que le lendemain, je devais danser Giselle de Mats Ek et qu’ensuite, il fallait que je retourne au Japon en tournée avec Élisabeth Platel…

Est-ce que tu t’es senti leader, par rapport à la responsabilité d’un spectacle, vis-à-vis de la compagnie ?
Nicolas Le Riche : Un peu, à la fin, mais pas du tout pendant très longtemps. Je me suis vite senti responsable de mon travail mais pas en devoir de montrer quelque chose à la Compagnie. J’avais l’impression de faire partie de cette Compagnie.

A partir de quand as-tu senti que tu pouvais entraîner ?
Nicolas Le Riche : Probablement à partir du moment où je me suis retrouvé doyen des Étoiles…

En tant que danseur, que penses-tu avoir apporté à la danse ?
Nicolas Le Riche : Je pense qu’aujourd’hui, l’idée est admise, au sein de cette Maison, qu’un danseur a plusieurs répertoires. De même, j’espère avoir apporté une certaine idée de la nature de la danse. De ce qu’elle peut avoir de naturel et non de contraint. Je crois qu’il y a un temps pour tout : un temps où il est bien d’imposer, quand on apprend, pour cadrer. Et un temps où il faut faire confiance. Lorsque je parle d’apprentissage, je n’ai jamais été seul sur toutes ces années. Il y a quelques personnes qui étaient de très bons retours, et que j’écoutais réellement.

Béjart a écrit Lettre à un jeune danseur. Si tu devais écrire une lettre à un jeune danseur, tu lui dirais quoi ?
Nicolas Le Riche : Je conseillerais de regarder tous les champs possibles, y compris ceux qui ne sont pas explorés. La danse est un art d’expression au potentiel énorme et il ne faut pas croire que tout a déjà été fait. Ensuite, la danse est un art vivant et donc la part du vivant est importante. C’est un art également de liberté qui demande une pratique libre. Et de la patience. Il y a un moment pour chaque chose, pour différents répertoires, différents rôles. Le parcours d’un danseur prend du temps, se construit.

Peux-tu parfois déconstruire ?
Nicolas Le Riche : La déconstruction peut aider. D’un autre côté, je pense qu’il faut avoir de véritables maîtres. Quand bien même le travail sur l’outil est un travail solitaire, personnel, l’accompagnement artistique autour d’une oeuvre, d’un auteur, est un élan nécessaire.

Tu as été arrêté au cours de ta carrière. Est-ce que cela a été une déconstruction ou une reconstruction ?
 Nicolas Le Riche : J’ai toujours considéré que j’étais comme un funambule, sur un fil. Et j’essaie d’être sur un fil le plus fin possible. Sur le fil d’une lame de rasoir. J’ai toujours considéré que le confort ne faisait pas partie de ce que je devais éprouver dans la pratique de la danse.

As-tu quand même ressenti de temps en temps ce confort et cette notoriété ?
Nicolas Le Riche : Le confort ? Je n’aime pas. La notoriété je l’ai abstraite assez vite. J’ai eu la chance d’avoir des accompagnants autour de moi qui m’ont remis les pieds sur terre. Différents événements de la vie m’ont fait prendre conscience que ce n’était pas tant ça que je recherchais. Aujourd’hui, il m’arrive de me dire « J’ai été un peu “couillon”, j’aurais dû travailler un peu plus ça… Ça me permettrait d’avoir une transition plus simple. » Mais je ne le regrette pas, ça m’a évité une dispersion ou bien d’être moins intransigeant avec les choix que j’ai faits.

Les grandes rencontres avec les chorégraphes, c’est qui ?
Nicolas Le Riche : Jerome Robbins, Mats Ek, Roland Petit… Le premier ballet que nous avons créé avec Roland s’appelait Camera obscura. Il y a eu ensuite Le Guépard puis Clavigo. Avec Mats Ek, nous avons créé Appartement. Avec Robbins, je n’ai pas fait de création. Mais il avait créé Suite of Dances pour Mikhail Barychnikov et lorsqu’il me l’a confié, je l’ai ressenti comme un cadeau. Pendant tout l’apprentissage, j’ai eu l’impression de partager un moment très précieux.

Tout comme Sylvie Guillem qui a marqué le cygne noir par son interprétation, penses-tu qu’il y ait des rôles pour lesquels tu as marqué un virage ? Y en a-t-il certains pour lesquels tu as le plus mis ta patte ?
Nicolas Le Riche : J’ai essayé, pour chaque rôle, d’être partie prenante à 100%, de temps en temps à 110%. Comme on m’a proposé beaucoup de rôles, j’ai l’impression qu’il n’y avait pas d’intérêt à juste les danser et les cocher. J’espère avoir apporté une fougue, une vivacité, des émotions. J’aime le théâtre pour les émotions qu’il procure.

Je me souviens t’avoir vu danser Le Boléro, et avoir eu l’impression que tu n’étais que mouvement, que corps. quelle a été ta propre impression ?
Nicolas Le Riche : J’ai toujours l’impression, sur scène, que deux espaces bien distincts cohabitent et dialoguent. Il y a ce qui se passe sur scène, c’est-à-dire ce que je vais imaginer et proposer ; et il y a la manière dont c’est pris. Personnellement, je n’ai jamais apprécié les artistes qui me disaient ce qu’il fallait que je pense. À chaque fois que j’ai interprété un rôle, j’ai essayé de proposer des pistes. Pour le Boléro, j’ai joué sur un côté très masculin et un côté plus féminin pour exprimer l’idée de tout ce qui peut nous composer. J’étais aussi très intéressé par ce côté communautaire, fraternel, être une personne dans un groupe vers qui tout converge à un moment donné.

Es-tu conscient de ton sex-appeal sur scène ?
Nicolas Le Riche : Je peux le ressentir, oui, de manière ponctuelle.

Tu en joues ?

Nicolas Le Riche : (sourire) Oui. Mais j’aime en jouer de manière non évidente, que ça échappe… C’est un peu l’idée de la danse : faire une triple boucle piquée, mais que ce ne soit rien du tout parce que cette triple boucle piquée n’est que l’expression de ce que l’on souhaite dire et pas une performance en soi. Ça, ça ne m’a jamais intéressé.

Nous autres acteurs, avons des trous de mémoire. C’est notre angoisse grandissante. plus on vieillit, plus on en a peur. Quelle est ta propre peur grandissante ?
Nicolas Le Riche : L’accident physique. Quand j’étais plus jeune, je sentais quand j’allais me casser. Aujourd’hui, cela va très vite, la marge est devenue très fine. J’ai eu plusieurs accidents de travail, certains assez longs. C’est violent : on est en train d’accomplir une tâche, de vivre un moment et subitement, il y a rupture. Il ne s’agit plus alors d’amener le moment quelque part, c’est juste fini.

T’est-il arrivé de croire que c’était fini et d’envisager autre chose ?
Nicolas Le Riche : Oui, j’ai pu le croire mais je n’ai pas envisagé autre chose. Justement parce que d’être arrêté en pleine course, c’est un peu comme d’être un papillon épinglé. Cela ne mène pas à une autre forme, c’est juste que le chemin est entièrement arrêté. J’ai pris ça comme une parenthèse. Il fallait que j’attende, donc j’ai attendu. Un peu comme les chats : quand ils ont mal, ils se mettent en boule et ils attendent.

Quel est l’animal auquel tu pourrais te comparer ?
Nicolas Le Riche : J’aimerais me comparer à un chat. Serge Perrault, en cours de perfectionnement, nous disait cela. On arrivait à son cours, en général fatigués, on se mettait autour du piano et il nous donnait une pâte d’amande. Une fois qu’on l’avait mangée, on parlait de danse, au sens large du terme. Il nous disait : « Les garçons, vous êtes comme des chats, je ne veux pas vous entendre. Vous sautez et ensuite, vous arrivez doucement. » Et on travaillait ce moelleux, l’atterrissage, cette impulsion. Parmi les danseurs que j’ai aimés, je me souviens de Jean Babilée qui avait ce côté félin, unique, où il allait vite, puis était suspendu en l’air et subitement extrêmement rapide.

As-tu l’impression de t’être consumé pendant toutes ces années ?
Nicolas Le Riche : Pas du tout. J’ai l’impression de m’être construit, d’avoir appris. C’est pourquoi j’espère avoir la chance de rendre tout ça, j’ai l’impression que c’est le sens de la danse.

Que vas-tu nous rendre le 9 juillet ?
Nicolas Le Riche : J’espère que le 9 juillet sera ma fête, dans le sens où j’espère profiter de tout ce qu’il va se passer, des gens qui seront là. La soirée commencera par une question posée : « Où aller ? ». Depuis trois ans, je suis dans une sorte de transition. Je ne pensais pas forcément danser jusqu’au bout car je ne voulais pas épuiser mon amour de la danse. La plus belle chose, c’est cette envie de danser et je ne voulais pas toucher à ce moteur.

Il y a la surprise, la question posée et ensuite ?
Nicolas Le Riche : Ensuite, il y aura l’entrée des Forains, l’un des premiers ballets de Roland Petit que j’ai dansé. Roland Petit a été pour moi plus qu’un maître, presque « mon père de la danse », une révélation de la danse derrière cette rencontre. Et puis aussi un parrainage qui s’est fait au fil du temps. Il y aura ensuite un extrait du Bal des cadets de David Lichine, avec un jeune élève de l’École qui interprétera le rôle du tambour que j’ai moi-même dansé quand j’étais à l’École. Puis, un extrait de Raymonda, dont j’ai suivi la création à l’Opéra. C’est le premier grand ballet que Rudolf Noureev a remonté pour la Compagnie, j’étais alors figurant et j’en ai un souvenir extraordinaire. C’est aussi la première fois que j’ai mis les pieds sur scène à l’Opéra en tant que danseur de la Compagnie. Il y aura encore L’Après-midi d’un faune de Nijinski, Le Jeune Homme et la Mort, des extraits de Suite of Dances, de Caligula, un pas de deux d’Appartement et le Boléro. Une grande soirée, avec beaucoup des surprises. Ce n’est pas tant un gala fait pour briller que le partage d’un parcours, une réflexion sur les rencontres avec les gens, les oeuvres, ce que cette Maison a été pour moi.

Que signifie "où aller"? Ce n'est pas nécrologique quand même ?
Nicolas Le Riche : Non ! Du reste, on parle souvent d’« adieux » mais je n’aime pas du tout cette idée. D’abord, ce n’est pas un adieu, c’est un contrat qui s’arrête et on célèbre ce moment. L’Opéra est un théâtre, j’espère que je ne vais pas lui dire adieu, que je pourrai venir voir des spectacles. Et puis après qui connaît la suite… Aujourd’hui, j’espère pouvoir mener des projets personnels. À terme, j’aimerais diriger une compagnie, participer à l’enseignement de la danse. Ce qui m’intéresse, c’est la création, le travail avec les danseurs, les élèves…

Je me souviens d’un jour, où j’étais sur scène, je devais lire un poème et tu es passé devant moi. J’ai eu un trou noir, à cause de l’énergie que tu dégageais, une énergie qui n’était pas agressive mais extrêmement intense… D’où te vient-elle ?
 Nicolas Le Riche : Je pense que c’est le coeur du travail des répétitions pour être extrêmement vivant sur scène, rendre le moment de scène partagé unique, précieux, donc plein. J’ai l’impression, à chaque fois, que c’est une histoire de vie ou de mort.

Propos recueillis par Guillaume Gallienne *
Retrouvez cet entretien dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris


* Acteur, scénariste et réalisateur, Guillaume Gallienne est sociétaire de la Comédie-Française. Pour la danse, il a signé la dramaturgie de Caligula de Nicolas Le Riche et de Illusions perdues d’Alexei Ratmansky pour le Ballet du Théâtre Bolchoï.

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