Mardi 16 novembre 2010
Jane Archibald

Nouvelle vedette dans le cercle très fermé des sopranos coloratures, Jane Archibald lance ses aigus sur les scènes du monde entier. Mais loin de n'être qu'un bel oiseau mécanique, la jeune chanteuse canadienne aborde ses rôles avec justesse et élégance. Elle débute cet hiver à l'Opéra de Paris dans les rôles redoutables de Zerbinetta d'Ariane à Naxos et de Cléopâtre de Giulio Cesare.

 

Certaines sopranos coloratures passent des années à promener leur Reine de la Nuit avant de parvenir à se faire un nom dans le milieu musical et d’oser (ou de pouvoir !) élargir un peu leur répertoire. Même s’il en est de pires, c’est un purgatoire que Jane Archibald n’aura pas eu à connaître : d’emblée en effet, la jeune cantatrice canadienne fut invitée à se produire dans les rôles les plus divers, dans des œuvres d’esthétiques et d’époques les plus variées. Lakmé côtoie ainsi presque immédiatement la Susanna des Noces de Figaro, Konstanze de L’Enlèvement au sérail alterne avec Musetta de La Bohème, Giunia (Lucio Silla de Mozart) avec Zerbinetta d’Ariane à Naxos et Sophie du Chevalier à la rose… Et tout cela, sur les scènes les plus prestigieuses, faut-il le préciser : de la Scala de Milan à la Deutsche Oper de Berlin, de l’Opéra de Munich au Grand Théâtre de Genève, en Amérique également, où elle aime à se produire aussi régulièrement que possible (Toronto, San Francisco, et l’incontournable Metropolitan de New York…) !

 

Il n’est pas très difficile d’expliquer le succès de cette artiste : loin des pures virtuosités mécaniques et désincarnées, Jane Archibald sait apporter à chaque personnage qu’elle aborde une vérité scénique juste et sans excès. Pour ne rien dire de ce chic inimitable qui n’est qu’à elle ! L’élégance est en effet l’un des maîtres-mots quand on pense à elle : élégance physique tout d’abord, même si ce n’est pas nécessairement la qualité que l’on recherche de prime abord chez un chanteur ; élégance du style musical surtout, qui va de pair, chez cette artiste, avec celle du jeu. On le sait, dans la plupart des rôles qu’elle est amenée à interpréter, la pyrotechnie vocale pourrait presque suffire – et pour beaucoup de ses consœurs, cette virtuosité froide tient même souvent lieu de va-tout. Mais pour Jane Archibald, la vérité d’un rôle n’est pas dans les seules vocalises. C’est ainsi presque paradoxalement par sa formidable humanité qu’elle nous a toujours le plus touchés, par cette faculté de rendre comme palpables les facettes les plus inattendues de rôles que l’on croyait pourtant connaître. Sa Zerbinette, qu’elle va interpréter sur la scène de l’Opéra Bastille, en est un parfait exemple, où elle sait comme nulle autre faire sentir la faille, la fragilité, la solitude aussi de cette femme qui n’est pas dupe de l’image qu’elle donne d’elle. Son Ophélie (Hamlet d’Ambroise Thomas) est de la même trempe, et l’on n’en jalouse que davantage les New Yorkais, qui eurent la chance de l’y découvrir, au pied levé, au printemps dernier. Pour la petite histoire, précisons que c’est en France, lors des représentations de Lucio Silla à Nantes et Angers, qu’elle fut contactée in extremis, et dut apprendre le rôle en l’espace de quelques jours seulement…

 

Cette heureuse versatilité, c’est sans aucun doute aussi du côté de sa curiosité d’artiste qu’il faut en chercher le succès. Jane Archibald pourrait en effet se contenter de trois ou quatre rôles emblématiques, qui lui suffiraient à mettre les salles à ses pieds. Elle préfère pourtant continuer à approfondir son répertoire, défricher des terres peu battues, comme avec Aminta de La Femme silencieuse ou Eudoxie de La Juive de Halévy, deux rôles rares qu’elle vient de chanter à l’Opéra de Vienne, ou, plus rares encore, l’Angélique de l’opéra homonyme de Jacques Ibert (à San Francisco !), voire la Cunégonde du Candide de Bernstein à l’Opéra de Flandres… Même curiosité pour le répertoire de concert où, de Bach à Honegger, elle fait siennes les musiques les plus inattendues, des mélodies du compositeur anglais Alexander Goehr aux pages de son compatriote Raymond Murray Schafer… On se réjouit aussi de la découvrir au Palais Garnier dans ce formidable rôle qu’est la Cléopâtre de Haendel, l’un des plus beaux, des plus riches du répertoire baroque – pensez : rien moins que huit airs pour se laisser ravir !

Jean-Jacques Groleau

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