Sébastien Mathé/OnP
Lundi 17 février 2014
Isabelle Ciaravola
Entretien avec l'Étoile avant ses adieux dans Onéguine
A l’affiche dans Onéguine, Isabelle Ciaravola s’apprête à faire ses adieux officiels à la scène le 28 février. Grande interprète, lumineuse et musicale, elle revient sur un parcours jalonné de personnages romantiques et bouleversants qui ont nourri une carrière au goût de conte de fées.
Vous êtes de venue étoile en 2007, à 37 ans. Qu’est-ce que votre nomination a changé, dans votre vie de femme et d’artiste?
Isabelle Ciaravola : Elle m’a sans doute apporté une quiétude car cette nomination, proposée par Brigitte Lefèvre, témoignait d’une reconnaissance de mon talent et m’a donné confiance. Je réalisais un rêve d’enfant. Même si, Première Danseuse, j’interprétais parfois des rôles d’Étoile, flottait toujours la question de savoir si un jour on pourrait atteindre cette luminosité… Il me restait quelque chose à prouver. Chaque fois qu’on franchit une étape et qu’on ouvre une porte, c’est comme une renaissance : on s’appuie sur cette base pour continuer et construire encore, peut-être aussi pour ne pas s’ennuyer. Je suis curieuse de nature, avide de recherche sur scène, autant physiquement qu’émotionnellement. En tant qu’Étoile, j’ai pu interpréter des personnages sublimes : la Dame aux camélias, Juliette, Manon, Giselle, Tatiana… Ces rôles exigent des heures et des heures de travail mais ils m’ont comblée, comme artiste et comme femme. C’était l’idéal de ma carrière.

Vous n’êtes entrée qu’à seize ans à l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris, après avoir obtenu le Premier Prix du Conservatoire national Supérieur de Danse et de Musique de Paris. Ce parcours de formation fut-il un atout ou un handicap ?
Isabelle Ciaravola : Avec le recul, il me semble que ce cursus fut une force, qu’il m’a permis de me nourrir d’expériences que je n’aurais peut-être pas comprises à l’École de Danse. Pour moi, rien n’était gagné. J’arrivais de ma Corse natale, où j’avais débuté la danse. J’avais été repérée lors d’un stage sur le continent. J’avais treize ans et demi. Durant trois ans, j’ai suivi la classe de Mlle Vaussard, qui s’investissait énormément dans son travail au Conservatoire. Elle nous suivait dans la durée et nous connaissait bien. Elle nous a forgés et transmis sa passion. Elle enseignait également en première division à l’École de Danse de l’Opéra de Paris, si bien que, lorsque j’y suis entrée, directement en deuxième division, j’avais quelques repères. J’arrivais cependant avec un bagage un petit peu différent, peut-être aussi des idéaux différents. L’École vit en vase clos, tous les élèves ont grandi ensemble. J’étais comme une étrangère qui débarquait, je ne connaissais personne. Il a fallu m’intégrer très rapidement, revêtir une « peau Opéra ». Mais j’étais très heureuse : pour moi, entrer dans cette institution prestigieuse qui signifiait l’excellence relevait du conte de fées. Petite, je voyais les images, à la télévision, dans les livres. Cela me paraissait tellement inaccessible… J’étais fière que le Conservatoire m’ait menée là. J’ai adoré même l’internat, vivre confinée avec toutes ces danseuses, même s’il y avait le labeur nécessaire et la discipline très stricte, et aussi parfois un peu d’intimidation. De toute façon, cette rigueur nous a renforcés et nous a appris le métier.

Qu’est -ce qui vous faisait tant rêver à l’époque?
Isabelle Ciaravola : Enfant, j’étais fascinée par la féerie des histoires et la magie des ballets, la splendeur des tutus, le brillant des diadèmes… Aujourd’hui, je cherche plus l’émotion que je ressens à travers les personnages et que j’essaie de partager avec le public. J’adore les histoires bouleversantes et tragiques. Je suis une grande romantique ! J’aime puiser au fond de moi-même pour exprimer des sentiments forts, les faire surgir de mon corps, de mon âme, de mon esprit. J’extériorise certainement mon vécu de femme. Sentir l’attention des spectateurs en état d’émoi, l’énergie secrète qui relie la scène et la salle, procure une joie d’une intensité tellement extraordinaire… 

Vous êtes restée longtemps dans le Corps de Ballet. Comment avez-vous vécu l’attente ?
Isabelle Ciaravola : Ces années furent difficiles, traversées de grandes périodes de doute. Alors je rêvais beaucoup… J’ai plusieurs personnalités. J’ai du tempérament, mais aussi un caractère timide. Je suis Poisson comme signe astrologique ; je passe mon temps à refaire le monde, à être dans la lune. Mon ascension fut lente, car j’ai été souvent blessée, notamment aux genoux. Surtout, le concours annuel était pour moi une terrible épreuve. J’avais un trac fou et beaucoup de mal à tempérer mes émotions. Je ne parvenais pas à me libérer sur scène. Du coup, je n’étais pas au meilleur de moi-même. La chance intervient également. Le Ballet compte environ 154 danseurs et seulement neuf Étoiles féminines. Les places aux différents échelons se libèrent au fur et à mesure des départs en retraite ou des promotions. L’avancement est plus rude lorsque sa génération comprend beaucoup de talents. Je suis ainsi restée sept ans Coryphée. J’étais une sage élève, très réservée, pas du genre à aller réclamer une meilleure distribution au bureau. De ce fait aussi, je n’ai pas pu me faire découvrir grâce à des rôles qui m’auraient mise en lumière et valorisée. J’ai failli quitter l’Opéra pour partir un an au San Francisco Ballet comme soliste. Finalement, je suis restée, je ne voulais pas rater ma chance ici et j’avais passé le pire. Au total, j’ai présenté 11 concours, moi qui n’aime pas ça ! À partir du grade de Sujet, ma carrière a commencé à s’accélérer. Quel soulagement, lorsque je suis devenue Première Danseuse, de ne plus avoir à passer cette épreuve annuelle. Ceci dit, je ne regrette rien dans mon parcours. J’ai appris la patience. Il faut du temps pour révéler l’artiste qui est en soi.

Qu’est -ce qui a construit votre personnalité artistique ?

Isabelle Ciaravola : Ma promotion au titre de Première Danseuse m’a libérée. Devenir soliste me conférait une responsabilité supplémentaire par rapport à celle que je sentais en tant que Sujet car j’étais moins dirigée. On me laissait plus de liberté artistique. Ce n’est pas une question de respect, parce qu’on est respecté à n’importe quel grade. Désormais, je pouvais proposer, il y avait un dialogue. J’ai alors commencé à chercher en moi ce que je voulais vraiment donner, ressentir. Ce sont les ballets qui m’ont nourrie ensuite et les musiques, essentielles pour moi. Je pense notamment à Clavigo de Roland Petit, La Dame aux camélias et La Troisième Symphonie de Gustav Mahler de John Neumeier, Onéguine de John Cranko, L’Histoire de Manon de MacMillan, Roméo et Juliette de Noureev, la variation de « In the Middle » de William Forsythe… Avec la maturité, j’ai aussi compris que ma richesse était en moi-même, dans mon être intime, avec ses douleurs, ses joies, ses blessures amoureuses. J’ai appris à me servir de ce vécu personnel pour donner une force intérieure au personnage que j’incarne, d’autant que je ne me considère pas comme une grande technicienne et que la prouesse technique en elle-même ne m’intéresse guère. Je suis réaliste, je n’ai pas une musculature puissante, je travaille plutôt la qualité et le raffinement du mouvement. Pourtant, à force de ténacité, j’ai gommé mes défauts et mis en valeur mes qualités : la souplesse, la fluidité du mouvement, l’expressivité des pieds, des jambes et des bras, l’interprétation en scène.

Comment abordez-vous un rôle ?
Isabelle Ciaravola : Le travail commence évidemment par l’apprentissage et le placement des pas, des manipulations avec le partenaire. Je lis bien sûr, je glane des images, des films, des vidéos sur Youtube, pour connaître le contexte historique, les enjeux et les différentes interprétations du ballet. Ces documents me donnent des appuis visuels. Mais au bout d’un moment, j’arrête ces recherches documentaires et je me « centre » en moi. Il faut laisser décanter. Je fais beaucoup confiance aux coaches. Une fois le placement et l’ossature mis en place… je danse ! Je veux qu’on « entende » l’histoire. Je me souviens que Ghislaine Thesmar disait : « Je n’entends pas ce que tu me racontes. Il faut que le public, tout là-haut au poulailler, comprenne ce qui se joue dans la variation, donc que le mouvement soit assez ample, pour qu’on comprenne ce qui se raconte. » Le geste doit être lisible sans l’usage de la parole, par la force émotionnelle que dégage la danse. De plus en plus, j’aborde les rôles en comédienne avec le langage de la danse. Je prends plaisir à nouer un dialogue entre les mouvements. Chaque pas est amené, par le fil de la narration, par l’élan d’un sentiment… Le mouvement doit avoir une cohérence dans le ballet et une musicalité. C’est sans doute pour cette raison d’ailleurs que je m’épanouis plus lorsque j’interprète un ballet reposant sur un argument, avec des personnages. Je me glisse dans des costumes, peut-être une perruque, qui sont autant d’appui de jeu… Je me sens plus libre dans le répertoire classique ou néoclassique, que dans le registre académique ou abstrait où les enchaînements obéissent à une stricte mécanique. J’aime quand existe une liberté possible dans le mouvement : on sait par quelles positions il faut passer, mais le geste y est amené par l’inspiration.

Vous avez exploré un répertoire plus classique et néoclassique que contemporain.
Isabelle Ciaravola : William Forsythe m’a énormément apporté. Sa gestuelle pousse le corps à l’extrême et le fait évoluer en trois dimensions, contrairement au classicisme pur où la danse s’inscrit presque dans un cube. Maintenant, j’adapte cette approche dans les ballets pour introduire une respiration dans le mouvement, comme si un fluide passait dans mon corps. Il faut que l’énergie circule et se renouvelle à chaque représentation. Forsythe me disait : « Chaque spectacle est différent, n’essaie pas de refaire la même chose, explore. » Cette phrase me reste, elle est valable pour toutes les oeuvres. Chaque ballet, et même chaque mouvement dans le ballet, peut être différent. Il faut chaque soir l’aborder comme s’il était nouveau, explorer la position, la posture, introduire une très légère variation, avoir le culot parfois de se mettre suffisamment en danger, mais pas trop, pour voir les limites de son corps. La musique semble essentielle également dans votre approche du mouvement. Isabelle Ciaravola : Je suis en effet très sensible à la musique, j’aime qu’elle me transporte, me chamboule. J’ai baigné dans un milieu mélomane puisque mes parents tiennent un magasin d’instruments de musique en Corse. Chopin, Schubert, Mozart, Liszt… habitaient la maison. Mon romantisme s’explique peut-être ainsi ! J’ai étudié le piano durant trois ans mais j’ai dû arrêter à mon arrivée à Paris. Parfois, je vis certains pas de deux comme un acte d’amour avec la musique, comme si la mélodie s’imprégnait en moi et prenait vie à travers moi, comme si j’étais l’instrument. Balanchine comparait chaque danseur du Corps de Ballet à un instrument de musique. Chaque mouvement de sa chorégraphie correspondait à la note. Donc il faut être très précis sur la note.

Comment l’âge change-t-il la préparation et la relation au corps ?
Isabelle Ciaravola : J’ai traversé une période délicate, où je n’acceptais pas de sentir mon corps vieillir alors que je me sentais pleinement épanouie dans mon âme et dans ma tête. Il faut être à l’écoute de son corps et gérer les répétitions et les représentations sur la semaine, ne pas avoir honte de son âge. Chaque matin est différent. Je connais mes faiblesses, donc j’échauffe plus particulièrement certaines parties. Mon dos par exemple devient un peu récalcitrant, surtout quand je lui demande d’exécuter des arabesques, ce d’autant plus que j’ai un petit buste. On paye aussi un peu les accidents. La douleur peut devenir pesante, y compris pour le moral. Je fais du yoga, des étirements, des suspensions, je prends soin de bien me nourrir. J’essaie d’écouter les signaux que m’envoie mon corps.

Vous allez quitter une maison où vous êtes depuis 1990, donc 24 ans, une maison très exigeante, très prenante. Comment appréhendez-vous ce moment ?
Isabelle Ciaravola : J’essaie d’abord de me préparer pour la soirée d’adieu, qui sera très intense émotionnellement. Je pense peu à l’après. Depuis quatre ans, je m’adonne à l’enseignement. Je donne des cours d’ensemble et de répertoire, en France et à l’étranger. Il est très intéressant de voir la diversité entre les différents pays, entre le Japon par exemple et l’Europe. La pédagogie me passionne. Je souhaite partager ce que j’ai appris au fil des années avec tous les professeurs que j’ai côtoyés, grâce aux rôles que j’ai interprétés, et notamment apporter cette musicalité qui me tient à coeur. Passer le flambeau à la nouvelle génération…

Propos recueillis par Gwénola David *
Retrouvez cet article dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris


* Coordinatrice de « La Belle saison », manifestation nationale dédiée à la création pour l’enfance et la jeunesse, Gwénola David est critique de théâtre et de danse pour Mouvement, La Terrasse et sur France Culture. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages et a récemment publié une collection chez Actes Sud, Quel cirque ?


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