Frédérique Toulet/OnP
Dimanche 9 mars 2014
Hommage à Gerard Mortier
L’Opéra national de Paris a appris avec une grande tristesse la disparition de Gerard Mortier.
Après avoir successivement dirigé La Monnaie, le Festival de Salzbourg, et la Ruhrtriennale – ce festival de renommée mondiale qu’il avait contribué à faire éclore sur d’anciennes friches industrielles de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie – Gerard Mortier devient en 2004 directeur de l’Opéra de Paris, fonction qu’il occupe jusqu’en 2009. Là, il développe une conception de l’opéra résolument actuelle, à la croisée des arts, ouvrant la scène à des metteurs en scène issus du théâtre – Peter Sellars (Adriana Mater, Tristan et Isolde), Krzysztof Warlikowski (Iphigénie en Tauride, Parsifal, L’Affaire Makropoulos…), Johan Simons (Simon Boccanegra, Fidelio), Christoph Marthaler (Katia Kabanova, Les Noces de Figaro, La Traviata…) ou encore Dmitri Tcherniakov (Eugène Onéguine, Macbeth)… - du cinéma – Michael Haneke (Don Giovanni) – ou à des plasticiens – Bill Viola (Tristan et Isolde), Anselm Kiefer (Am Anfang)… Grand promoteur de l’opéra du XXe et du XXIe siècle, il collabore également avec quelques grands compositeurs de notre temps, parmi lesquels Kaija Saariaho (Adriana Mater), Philippe Boesmans (Yvonne, princesse de Bourgogne) Georg Friedrich Haas (Melancholia) ou encore Salvatore Sciarrino (Da gelo a gelo).

Son « théâtre d’opéra » - théâtre de dramaturgie, exigeant, profondément ancré dans notre temps – était hanté par la nécessité de réinterpréter et de réactualiser constamment le sens des œuvres. De là des productions qui interpellaient et interrogeaient le spectateur sans jamais le laisser indifférent. Nombre d’entre elles occupent aujourd’hui une place de choix au répertoire, à l’image de Tristan et Isolde repris cette saison*, ou de Don Giovanni qui sera repris la saison prochaine.

Ces spectacles et les débats passionnants et passionnés, qu’ils ne manquaient de déclencher, ont contribué à forger le souvenir que Gerard Mortier laisse aujourd’hui : celui d’un homme aux relectures radicales et éclairées. Dans un monde de l’opéra très fortement enraciné dans les œuvres du passé, on serait tenté d’en appeler aux mots de René Char pour décrire sa relation au répertoire : « Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. »

Mais on aurait tort de s’arrêter aux polémiques, qui ont marqué et marqueront toujours l’histoire de l’art lyrique, tant le projet artistique de Gerard Mortier était sous-tendu par la volonté constante de rencontre et de dialogue avec le public, le désir de partager et de transmettre sa passion – en particulier aux nouvelles générations – de rassembler dans une même communauté spectateurs, artistes et autres acteurs du spectacle vivant, contribuant à construire un théâtre qu’il rêvait être – selon ses propres mots – « une religion de l’humain ».



Am Anfang
(c))Christian Leiber/OnP

*La reprise de Tristan et Isolde donnée à l'Opéra Bastille à partir du 8 avril lui sera dédiée.
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