Vendredi 22 mars 2013
Hänsel et Gretel <br/> Épisode 2
Entretien avec Mariame Clément (Mise en scène)

En 1893, Humperdinck signait avec Hänsel et Gretel un opéra féérique empreint de mélodies populaires, dont l'origine se perd dans la brume des siècles, qui fait grandir les plus jeunes et ravive chez les adultes une part de leur enfance oubliée. Hänsel et Gretel, à l'affiche du Palais Garnier du 14 avril au 6 mai, fait une entrée très attendue au répertoire de l'Opéra de Paris. À la frontière de la vie et de l'œuvre du compositeur, Mariame Clément construit sa mise en scène avec le souci permanent d'émerveiller les plus jeunes comme les adultes. Entretien.



Méconnu en France, Hänsel et Gretel fait partie des opéras les plus populaires outre-rhin. Le mettre en scène pour le public français, qui le connaît peu revêt-il des enjeux particuliers ?

Mariame Clément : Effectivement, Hänsel et Gretel est une œuvre profondément enracinée dans la culture germanique pour la bonne raison que sa musique se nourrit de comptines et de mélodies folkloriques : un peu comme si l'on avait composé un opéra français en assemblant des airs aussi connus que Frère Jacques ou Maman les p'tits bateaux... Il est de ce point de vue intéressant qu'avec ma scénographe Julia Hansen, nous formions une équipe franco-allemande. Pour ma part, avant de travailler sur « Hänsel », je ne connaissais pas cette œuvre, à l'exception de quelques airs. En revanche, Julia le connaissait par coeur : il s'agit, avec La Flûte enchantée, de l'un des premiers opéras auxquels elle a assisté. Elle le chante à ses filles pour les endormir. Nous nous situons donc au croisement de deux mondes, de deux cultures : nous avons la grande responsabilité de faire découvrir au public français une œuvre qu'il connaît peu et, dans le même temps, nous ne sommes pas enfermées dans le carcan du Märchenoper (opéra féerique) programmé chaque saison au moment de Noël. En tant que metteur en scène, j'apprécie la liberté que me laisse cette absence de référence.


Dans les dernières années de la vie de Richard Wagner, Engelbert Humperdinck a été son assistant à Bayreuth. Que doit Hänsel à Wagner ?

Mariame Clément : La dette d'Humperdinck envers Wagner est à la fois indéniable et complexe. Pourquoi Humperdinck s'est-il laissé inspirer par le conte de Grimm ? Il me semble que, pour ce fervent admirateur de Wagner, c'était d'abord une manière de s'inscrire dans la filiation de son maître - dans cette tradition germanique qui, depuis Des Knaben Wunderhorn1, s'attache à coucher sur le papier les légendes du folklore populaire et qui avait trouvé un passeur en la personne de Richard Wagner. Le disciple perpétue l'oeuvre du Maître sans toutefois le concurrencer directement : Hänsel et Gretel tourne délibérément le dos à l'épopée héroïque. Ce n'est ni Le Ring, ni Parsifal, ni Lohengrin. Lorsque Humperdinck qualifie lui-même son opéra de « Kinderstuben-Weihfestspiel » - littéralement « festival sacré pour garderie » - c'est bien sûr une référence ironique au « Bühnenweihfestspiel » (« festival scénique sacré ») qu'est Parsifal, mais, derrière cette boutade, on perçoit le désir de se placer dans la continuité de Wagner tout en se gardant bien de se mesurer à lui, en restant au niveau de l'enfant. Je trouve cette attitude assez significative du point de vue du rapport au père. Cette déférence d'Humperdinck à l'égard de Wagner façonne son oeuvre. Un exemple ? Dans le conte de Grimm, lorsque les enfants sont perdus dans la forêt, un oiseau les guide jusqu'au repère de la sorcière : voilà une scène pleine de poésie que le conte offre au compositeur sur un plateau d'argent ! Mais ce « bel oiseau blanc » rappelle trop « l'Oiseau de la forêt », qui guide Siegfried dans la deuxième journée du Ring. Le verdict est sans appel : Humperdinck supprime cette scène, qui disparaît du livret...


D'autres différences entre le conte et l'opéra vous semblent-elles significatives ?

Mariame Clément : D'une façon générale, il me semble que l'opéra est quelque peu édulcoré par rapport au conte. Le cas de la mère est en cela éloquent.Dans le conte, il ne s'agit d'ailleurs pas de la mère mais de la bellemère, personnage cruel et emblématique de l'univers du conte qui souhaite la mort de ses beaux-enfants - d'où un lien assez évident avec la sorcière. Dans l'opéra, la mère est beaucoup moins monstrueuse, adoucie. Elle gifle son fils dans un accès de colère et envoie ses enfants dans la forêt, mais ne tarde pas à regretter amèrement son geste. En même temps, je trouve que ce côté plus réaliste, plus moderne, la rend encore plus effrayante, parce que plus proche de nous. Il est également des ajouts qui touchent à l'architecture même de la pièce : la pantomime par exemple - passage obligé de l'opéra au xixe siècle - ou encore les personnages du Sandmännchen (marchand de sable) ou du Taumännchen (fée la Rosée), qui n'existent pas chez Grimm et qui sont autant de questions posées au metteur en scène : doit-on réintégrer ces personnages féeriques en leur trouvant des équivalents dans l'univers du conte ou doit-on au contraire s'en servir pour introduire une perspective nouvelle, un regard extérieur ?


Vous évoquiez tout à l'heure le rapport d'Humperdinck à Wagner. La genèse de Hänsel et Gretel est également imprégnée de la relation très forte qui unit le compositeur à sa soeur...

Mariame Clément : Oui, c'est elle qui lui souffle l'idée d'adapter le conte de Grimm en opéra, dont elle écrira elle-même le livret - troublante mise en abyme pour une oeuvre qui met précisément en scène les aventures d'un frère et d'une soeur ! Mais c'est ici que la réalité dépasse la fiction : lorsqu'il compose « Hänsel », Humperdinck est sur le point de se marier et sa fiancée le presse de terminer son ouvrage afin que le mariage puisse avoir lieu. Comme un chevalier qui devrait surmonter une épreuve pour obtenir la main de la princesse... On nage en plein conte de fées !


Ce contexte très riche de la création vous a-t-il inspirée ?

Mariame Clément : Ce qui me trouble, c'est qu'Humperdinck choisisse pour sujet un conte de fées au moment où, dans la société viennoise, naît la psychanalyse qui s'apprête à changer pour toujours notre regard sur ces contes. Aussi je pense que la psychanalyse constitue pour « Hänsel » une grille d'interprétation pertinente. Bien sûr, il ne s'agit pas de mettre en scène Bettelheim2, mais de comprendre les peurs enfantines qui émanent de ces histoires. L'atmosphère viennoise - feutrée, pesante, un peu étouffante - qui a vu naître la psychanalyse, nous a inspirées et incitées à fuir l'esthétique traditionnelle des contes - les chaumières, les guenilles et les balais...


Est-ce à dire que vous avez banni le merveilleux ?

Mariame Clément : Non, le merveilleux reste l'une des clefs du spectacle, qui doit demeurer « appétissant ». Il faut que les enfants comme les adultes en ressortent avec les yeux qui brillent. Notre décor est conçu comme une maison de poupée - une scénographie jouissive qui entretient un lien fort avec le jeu, donc avec l'enfance.


Vous parlez de l'enfance et vous mentionniez tout à l'heure l'expression " kinderstuben - Weihfestspiel " par laquelle Humperdinck désigne son opéra. Considérez-vous Hänsel et Gretel comme un opéra pour enfants ?

Mariame Clément : C'est assurément une œuvre qui plaît aux enfants, avec toutes les questions que peut soulever le genre : la cruauté inhérente à tout conte de fées, l'angoisse des enfants abandonnés dans la forêt, la sorcière qui menace de les dévorer et qui finit brûlée dans un four... Ce sont des écueils habituels sur lesquels nous butons lorsque nous lisons un conte à un enfant. Personnellement, lorsque je lis Le petit Poucet à ma fille, j'ai beaucoup de mal à lire le passage où l'ogre tranche la gorge de ses sept filles... Mais cette violence ordinaire fait partie de la loi des contes : assimiler et digérer le réel pour grandir (d'ailleurs, à la fin de notre spectacle les enfants grandissent). Au fond, mettre en scène cet opéra pourrait être une métaphore de tout ce qui compte dans mon travail de metteur en scène : multiplier les niveaux de signification afin de s'adresser aux enfants comme aux parents, divertir tout en donnant du sens... Il me semble que la sorcière est l'exemple parfait de ce double processus : les enfants verront en elle un personnage haut en couleur ; les parents pourront l'interpréter comme un double de la mère. Il est pour moi très important de rendre au spectateur sa liberté de regard et d'interprétation...


Dans votre mise en scène de Platée3, un aquarium géant représentait sur scène le bocal dans lequel vivait la batracienne ; toute l'intrigue de votre Viaggio à Reims4 était concentrée dans un avion scindé en deux - classe affaire et classe éco. Il me semble que les scénographies de vos spectacles mettent souvent en jeu des espaces scindés ou éclatés...

Mariame Clément : Je suis fascinée par la question du « point de vue », un problème habituellement lié non au théâtre mais au cinéma, puisque ce dernier peut - grâce à la caméra - passer d'un plan à l'autre et orienter le regard du spectateur (alors que le théâtre lui laisse toujours sa liberté de regard). J'aime essayer de traduire ce procédé cinématographique avec des moyens purement théâtraux. Ce sera le cas dans « Hänsel », pour lequel nous avons imaginé raconter l'histoire en adoptant le point de vue des enfants : trouver un équivalent théâtral au principe de la caméra subjective. Tout l'opéra est vu à travers leurs yeux. Ainsi, la forêt du conte - ce lieu sombre, effrayant, où les enfants sont abandonnés - est traitée comme un paysage intérieur. Nous avons tous lu des histoires où un enfant se perd aux confins d'une forêt, navigue sur un océan ou explore une île sans quitter sa chambre. J'ai souhaité interpréter, donner un sens aux motifs traditionnels du conte, plutôt que les traiter d'une manière hyperréaliste.


Faire jouer des enfants par des adultes constitue-t-il une difficulté supplémentaire ?

Mariame Clément :C'était effectivement une autre question qui s'est posée. Vous verrez que nous y avons répondu en prenant le parti de mettre également sur scène des enfants, afin d'accentuer ce point de vue de l'enfance.


On a l'impression que votre théâtre - peut-être plus que d'autres - repose sur une collaboration très forte entre la scène et le spectateur...

Mariame Clément : L'enfant dont nous avons parlé est aussi la métaphore du spectateur de théâtre. Je prends des libertés avec le livret mais jamais avec la narration : ce qui prime avant tout selon moi, c'est le plaisir de raconter une histoire. J'imagine donc que les spectateurs viennent voir mes spectacles avec un regard neuf, avec cette disponibilité d'esprit dont savent faire preuve les enfants, qui leur permet d'accepter de se laisser entraîner dans un autre univers.


Propos recueillis par Christophe Ghristi et Simon Hatab

Retrouvez cet entretien dans En scène !

Le journal de l'Opéra national de Paris


1 Ou le cor merveilleux de l'enfant : recueil de chants populaires paru en Allemagne dans les années 1800.

2 Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, éd Paris, 1976.

3 Opéra national du Rhin (2010).

4 Stadttheater de Berne (2005).

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