Jeudi 21 mars 2013
Humperdinck au pays des fées
Hänsel et Gretel

Hänsel et Gretel a fait depuis plus d'un siècle une carrière triomphale dans les opéras du monde entier et a fait une entrée tardive, en 2013, au répertoire de l'Opéra de Paris. A nouveau à l'affiche de l'Opéra de Paris cette saison, voici l'occasion de (re)découvrir une des œuvres essentielles de l'opéra allemand, dont les beautés musicales s'adressent à tous les publics, et de revenir sur la figure attachante de son compositeur, Engelbert Humperdinck.

Berlin, Dresde, Munich, Cologne, Vienne, autant de villes et autant d'orchestres et d'opéras pour qu'un compositeur du XIXe siècle puisse exercer son art. L'on peut y croiser des musiciens qui ont connu Schubert, Schumann ou Mendelssohn, en même temps que prendre parti pour ou contre Wagner et sa « musique de l'avenir », soutenus par Liszt. Grand voyageur malgré une santé fragile, Humperdinck (1854- 1921) a été professeur à Francfort, Cologne et enfin Berlin. Également critique, il est un fervent partisan de Wagner dont il entend la musique dès ses études à Cologne à partir de 1872, non pas au conservatoire, alors sous la tutelle de Ferdinand Hiller, hostile à la nouveauté, mais aux concerts du Gürzenich où Wagner en personne vient diriger Les Maîtres chanteurs en 1874. Il assiste au Ring à Munich en 1878 où il a poursuivi ses études auprès de Joseph Rheinberger et de Franz Lachner, un ami de Schubert. Et surtout, il rencontre enfin Wagner à Naples lors d'un voyage au printemps 1880. Rencontre décisive qui fait de lui l'assistant du maître pour la création à Bayreuth de Parsifal en 1882, aidant même à l'orchestration de certains passages. C'est à Paris, où il croise toutes les célébrités des années 1880 - Messager, Saint-Saëns, Chabrier, d'Indy - qu'il apprendra la mort de Wagner à Venise où il était venu lui rendre visite durant l'hiver.


La création d'Hänsel und Gretel le 23 décembre 1893 au théâtre de la Cour grand-ducale de Weimar sous la direction de Richard Strauss signera sa résurrection en tant que musicien, après les années d'errance et de stérilité qui marqueront pour lui l'après-Wagner. Désormais célèbre, il devient le président de l'Association des compositeurs allemands, nouant des relations avec Eugen d'Albert, Hans Pfitzner ou Max von Schilling, mais surtout avec le metteur en scène Max Reinhardt qui lui confiera des musiques de scène pour son Deutsches Theater, notamment pour Catherine de Heilbronn de Kleist dès 1904, et surtout une très brillante succession d'oeuvres de Shakespeare : Le Marchand de Venise, Un conte d'hiver, La Tempête. Humperdinck a une réponse spécifiquement « allemande » à la question de l'héritage en adoptant le monde de la féerie, celle du Märchen que Gustav Mahler explore à son tour dans ses oeuvres de jeunesse et que Richard Strauss écarte au profit de l'histoire en rencontrant des poètes engagés dans leur temps comme Oscar Wilde ou Hugo von Hofmannsthal. S'il a pu envisager un opéra d'après Jean-Paul ou les Singspiel d'après Goethe, c'est à sa soeur, Adelheid Wette qu'il doit le livret de son Märchenspiel, inspiré par les Contes de l'enfance et du foyer (1812) des frères Grimm et le Knaben Wunderhorn (1805) de Clemens Brentano et Achim von Arnim.


L'univers du conte est consubstantiel au romantisme allemand, exprimant la double conviction qu'il existe un génie des peuples et des réalités plus hautes que le visible avec la musique comme indispensable moyen d'y parvenir. En cela, le livret d'Hänsel und Gretel ne déroge pas à la règle énoncée par Goethe, Hoffmann ou Tieck avec sa topologie en trois lieux : la pauvre chaumière familiale, la forêt profonde et la fantastique maison de pain d'épice sur laquelle règne la sorcière. Mais tout cela n'est-il qu'un rêve ? Car dans le conte, à l'heure du marchand de sable, on s'endort pour mieux s'éveiller au merveilleux, bercé par quatorze anges sur le thème du choral Abendsegen qui avait ouvert l'oeuvre et avec des paroles empruntées au Knaben Wunderhorn. Animés par leur foi enfantine que la musique exprime dans les prières et les actions de grâce, Hänsel et sa soeur Gretel surmonteront leurs peurs, transgresseront l'interdit énoncé par le père et feront preuve de bon sens et d'astuce pour triompher de la sorcière et pardonner. Plusieurs Kinderlieder, chansons populaires de bord du Rhin authentiques ou inventées comme le refrain du père (Rallalala), servent d'échos nostalgiques à ce conte vocal confié essentiellement à des voix de femmes, tressés en « une forme musicale constituant un ensemble construit », tandis qu'ouverture et les préludes de chacun des tableaux sont autant d'occasions de faire scintiller harpe, cuivres et vents et de réaliser l'alliance entre tradition populaire et héritage wagnérien. Richard Strauss, dans une lettre au compositeur du 1er novembre 1893, en cernait avec enthousiasme les qualités : « Quel réjouissant humour, quelle délicieuse naïveté mélodique, quel art et quelle liberté dans le traitement de l'orchestre, (...) quelle somptueuse polyphonie, et tout est tellement original, neuf et si authentiquement allemand ! »


Martine Kaufmann *

Retrouvez cet article dans En scène !

Le journal de l'Opéra national de Paris


* Historienne de l'art, Martine Kaufmann dirige le service culturel et l'Auditorium du Musée d'Orsay

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