Angelin Preljocaj : ©Lucas Marquand-Perrier
Jeudi 14 novembre 2013
Exquises Tentations
Entretien avec Angelin Preljocaj
Créé en 1994 pour le Ballet de l'Opéra, Le Parc revient à l'affiche du Palais Garnier du 7 au 31 décembre. De La Princesse de Clèves à la carte du Tendre, Angelin Preljocaj suit le cheminement des sentiments, depuis la rencontre, la résistance à l'amour jusqu'à l'abandon de soi dans un légendaire pas de deux. Le chorégraphe revient, vingt ans après la création, sur une oeuvre désormais intemporelle. Entretien.

Le Parc est la première pièce que vous créez pour le Ballet de l'Opéra, en 1994. Construit en trois actes, il s'inspire de la littérature des XVIIe et XVIIIe siècles. Peut-on dire qu'il s'agissait d'une création « sur mesure » ?
Angelin Preljocaj : J'avais lu, à l'époque, La Princesse de Clèves qui m'avait bouleversé et lorsque Brigitte Lefèvre m'a proposé une création pour les danseurs de l'Opéra de Paris, j'ai eu envie de m'en inspirer. Je cherchais un thème qui ressemble à l'histoire de cette compagnie, qui soit dans ses gènes, qui résonne avec ses origines, depuis sa création par Louis XIV. J'aimais bien cette idée d'un voyage dans le temps, à travers un ballet. Avant même de commencer les répétitions, j'ai assisté à plusieurs représentations, je suis venu voir les danseurs, pour tenter de déceler la culture physique de cette compagnie, ressentir des choses qui peuvent parfois se passer entre les spectacles. La Princesse de Clèves, était un point de départ merveilleux, l'histoire de cette femme qui résiste à l'amour. J'avais envie de transmettre, à travers le mouvement, la danse, la relation entre deux interprètes, cette résistance, cette pérégrination, ce qu'elle ressent. À part elle, tous les autres personnages sont des libertins. Je voulais travailler le contraste entre cette femme, finalement un peu prude, qui veut préserver son corps, un peu comme un temple, et un libertinage très répandu au XVIIIe siècle. À l'époque, les nobles, souvent oisifs, inventaient toutes sortes de jeux, intellectuels aussi bien que physiques : ils jouaient à cachecache dans des labyrinthes, par exemple, et il était donc important qu'il y ait aussi une dimension ludique dans le ballet. Les décors de Thierry Leproust illustrent le jardin à la française. Il ne s'agit cependant pas d'une reproduction naïve mais d'une évocation stylisée. Les lumières de Jacques Chatelet, assez « météorologiques », apportent une atmosphère particulière. Tout comme les costumes d'Hervé Pierre, ses robes incroyables, qui embarquent le spectateur.

Comment s'est fait le choix musical ?
Angelin Preljocaj : Qui d'autre que Mozart pour suivre ce cheminement amoureux ?J'ai cherché à reconstituer une sorte d'oeuvre imaginaire comme si Mozart avait écrit une dramaturgie musicale à partir de La Princesse de Clèves. J'ai compilé plusieurs extraits tout en me fixant un certain nombre de règles : trois adagios de concertos pour piano et des musiques pour orchestre. À partir de cette trame, j'ai cherché la bonne dynamique, la bonne sensibilité musicale. J'ai aussi beaucoup réfléchi à la tonalité parce que parfois les associations ne fonctionnaient pas. Isolément, une séquence pouvait me paraître parfaite, mais une fois placée derrière une autre, cela heurtait l'oreille. Je voulais qu'on ait la sensation d'être dans la même oeuvre, la même tessiture, sans ruptures. Il n'y a que les jardiniers qui évoluent sur une autre musique, celle de Goran Vejvoda. Ces jardiniers sont pour moi intemporels, ils n'appartiennent pas à cette époque, et pourraient tout aussi bien apparaître aujourd'hui comme au Moyen Âge. Ils ne font que passer, comme s'ils étaient envoyés pour accomplir une mission. En l'occurrence, ici, accompagner, guider cette femme.

Le Parc évoque la séduction, ses codes, le cheminement amoureux. à l'époque de la création, vous disiez : « qu'en est-il aujourd'hui de l'amour pris dans la confusion de la crise ? » vingt ans plus tard, qu'est -ce que cette pièce a d'actuel ?
Angelin Preljocaj : J'espère que les émotions qui s'en dégagent restent intemporelles. Il me semble toutefois que les thématiques du ballet, à savoir l'amour, la résistance à l'amour, la séduction, le sont.Tout le monde cherche l'amour. Aujourd'hui encore, le nombre de sites de rencontre pour trouver l'âme soeur, son double confirme cette idée d'une quête perpétuelle d'amour... Pour certains philosophes, penseurs, l'amour pourrait n'être qu'une invention culturelle. Et pourquoi pas, après tout ? Cela n'enlève rien à sa force.

Les questions que vous abordez dans Le Parc, la sensualité, la relation à l'autre, la place de la femme, sont des thèmes que l'on retrouve dans plusieurs de vos ballets. Diriez-vous que vous êtes un chorégraphe engagé ?
Angelin Preljocaj : Certaines questions sont récurrentes dans mon travail et notamment celle concernant la place de la femme dans notre société. Je viens d'une famille de femmes : je suis l'aîné d'une fratrie de cinq enfants, j'ai quatre soeurs et ma mère occupe une place centrale dans la famille. Dès l'adolescence, j'ai été confronté à cette problématique parce que je me rendais bien compte, et cela me choquait profondément, que mes soeurs, par exemple, n'avaient pas la même place que moi.
Dans Le Parc, l'héroïne ne sait pas que son partenaire est amoureux, elle s'en méfie car elle sait en revanche que c'est un séducteur. Elle repousse ses avances. À la fin du ballet, c'est elle qui décide de s'abandonner et non lui qui parvient à la faire chavirer. Lui n'est pas décisionnaire. Il suit le chemin de la Carte du Tendre : sorte de plan où tout est indiqué, les écueils à éviter, les sentiers à emprunter pour atteindre le coeur d'une femme. Il passe à travers tous les méandres, la conquête de l'autre devenant un objectif vital, essentiel. J'aimais bien cette idée de périple « chevaleresque ». On peut être féministe et penser que l'homme ne doit pas pour autant abandonner certaines valeurs chevaleresques.

Comment situez-vous cette pièce dans votre parcours de création ? S'agit-il d'une étape, d'un tournant, a-t-elle ouvert de nouveaux possibles ?
Angelin Preljocaj : La commande de l'Opéra de Paris s'est présentée trois ans après Roméo et Juliette que j'avais créé pour le Ballet de l'Opéra de Lyon. Dans les années 80-début 90, les chorégraphes contemporains avaient dans l'ensemble adopté une posture de réaction par rapport à la danse classique et aux compagnies dites « classiques ». Pour ma part, j'ai eu la chance d'être sollicité et me suis réellement demandé si je devais accepter ou non ces commandes. Je me suis beaucoup interrogé sur les oeuvres de commande. Il apparaît finalement qu'elles ont généré, dans l'histoire de l'art, des oeuvres exceptionnelles. La commande écarte forcément l'artiste de son processus de création habituel. C'est à la fois vital, salutaire et nourrissant. Cela permet de se « ré activer », d'être sollicité sur des territoires inconnus qui peut-être n'auraient pas été explorés autrement. Et ces voyages mentaux vers des territoires artistiques nouveaux sont toujours enrichissants. Ma première commande était pour le Ballet de l'Opéra de Lyon. Les conditions étaient clairement énoncées : créer un Roméo et Juliette, sur la musique de Prokofiev, avec les danseurs de cette compagnie. Soit j'acceptais, soit le projet était confié à quelqu'un d'autre. Nul besoin de proposer une autre musique, un autre argument. J'ai donc accepté ces paramètres et c'est à partir de là, à l'intérieur de ce cadre, qu'a commencé le processus de création. On rencontre alors un certain nombre de problèmes qu'il faut régler ou contourner mais l'on se retrouve, de fait, dans une dynamique d'invention. Comme le disait Stravinsky, « La contrainte, c'est la liberté », elle peut engendrer la créativité. Lui-même s'inventait des contraintes, se fixait des obligations dans son écriture musicale. Ces expériences m'ont porté et aujourd'hui encore, lorsque je travaille avec ma propre compagnie, où j'ai quand même une grande liberté, cette réflexion autour de la création continue de m'interpeller. Pour le Ballet de l'Opéra, les conditions étaient différentes puisque j'avais beaucoup plus de liberté quant au thème, au choix musical... Toutefois, il existait d'autres formes de contraintes : il s'agissait des danseurs du Ballet de l'Opéra que je ne connaissais pas à l'époque, j'étais très impressionné.

Le Parc est repris pour la septième fois à l'Opéra, il a été dansé en tournée, il est entré au répertoire de plusieurs autres compagnies (le Ballet du Théâtre Mariinski, La Scala de Milan...), il a été primé, filmé... Comment expliquez-vous le succès de cette oeuvre ?
Angelin Preljocaj : Un ballet est d'autant plus vivant qu'il est aimé par ses interprètes, ce qui est le cas du Parc, il me semble. J'attribue en grande partie son succès aux interprètes qui le portent. C'est un peu comme si je leur avais donné cette pièce en 1994 et qu'ils me la renvoyaient avec une nouvelle énergie à chaque reprise.
Au fil du temps, les générations passent et de nouveaux danseurs l'interprètent. Chacun se positionne par rapport à une interprétation précédente et essaie d'apporter une nouvelle saveur, texture. Chaque reprise ajoute ainsi une couche à ce millefeuille qu'est un ballet. Il grandit, nourri par les interprètes. C'est la même chose et ce n'est pourtant jamais pareil.
La qualité de la relation entre les deux danseurs est aussi très importante dans ce ballet. Non seulement, il faut que chacun soit juste dans son rôle, dans ses sensations par rapport au personnage qu'il incarne mais encore faut-il que sa relation à l'autre soit juste également. Cela peut magnifier ou ébréche le propos. D'où l'importance de la réflexion que nous menons avec Brigitte Lefèvre dans le choix des couples. Il faut manipuler cette alchimie avec délicatesse.

Vous avez, depuis, créé plusieurs autres ballets pour la compagnie : Casanova, Le Songe de Médée, Siddharta...
Angelin Preljocaj : Je dis souvent que ma compagnie est ma famille et que j'ai des cousins : les danseurs de l'Opéra. Ce n'est pas tout à fait ma famille proche mais nous avons désormais beaucoup de choses en commun, des liens forts que sont ces pièces entrées au répertoire. J'essaie, à chaque nouvelle invitation, de proposer des choses différentes. Après Le Parc, connaissant mieux la Compagnie et les danseurs, je pouvais oser un ballet plus audacieux. C'est ce que j'ai fait avec Isabelle Guérin, Aurélie Dupont, Marie-Agnès Gillot, Nicolas Le Riche, Laurent Hilaire et Wilfried Romoli avec la création de Casanova. C'était quand même assez osé de faire déclamer une série de symptômes et signes de maladies vénériennes, dans les ors d'un théâtre magnifique. D'ailleurs, le soir de la première, les manifestations étaient plutôt négatives. Les autres soirs, cette scène a suscité le rire, et c'était fait pour être drôle.

Votre dernière création, Les Nuits, avec le Ballet Preljocaj nous parle aussi de sensualité, de séduction.
Angelin Preljocaj : Contrairement au Parc, Les Nuits, tout comme Suivront mille ans de calme, sont des ballets « impressionnistes. » Les Nuits illustrent des impressions glanées à la lecture des Mille et Une Nuits. En revanche, Blanche-Neige se situerait davantage dans la lignée du Parc. Il y a clairement le désir de raconter une histoire, dans la tradition du conte. Les Nuits est un ballet charnel, sensuel. Si Le Parc l'est aussi, il est également traversé d'une forme de « spiritualité », de sentiments profonds. Il y a, dans La Princesse de Clèves, cette scène où Madame de Clèves et le comte de Nemours ont rendez-vous. C'est une des premières fois où ils sont seuls parce que tout se passe en général au regard des autres. Ils se retrouvent dans un boudoir, en début d'après-midi et elle défait son gant, elle livre son poignet et lui, pose un baiser à cet endroit précis, un endroit très sensible. Cette délicatesse est comme un murmure, un chuchotement. Un chuchotement dans le silence peut être éclatant, alors que dans le vacarme on ne l'entend pas. Ce sont toutes ces nuances que j'ai voulu montrer à travers Le Parc.

Le Parc est la première pièce que vous créez pour le Ballet de l'Opéra, en 1994. Construit en trois actes, il s'inspire de la littérature des XVIIe et XVIIIe siècles. Peut-on dire qu'il s'agissait d'une création « sur mesure » ?
Angelin Preljocaj : J'avais lu, à l'époque, La Princesse de Clèves qui m'avait bouleversé et lorsque Brigitte Lefèvre m'a proposé une création pour les danseurs de l'Opéra de Paris, j'ai eu envie de m'en inspirer. Je cherchais un thème qui ressemble à l'histoire de cette compagnie, qui soit dans ses gènes, qui résonne avec ses origines, depuis sa création par Louis XIV. J'aimais bien cette idée d'un voyage dans le temps, à travers un ballet. Avant même de commencer les répétitions, j'ai assisté à plusieurs représentations, je suis venu voir les danseurs, pour tenter de déceler la culture physique de cette compagnie, ressentir des choses qui peuvent parfois se passer entre les spectacles. La Princesse de Clèves, était un point de départ merveilleux, l'histoire de cette femme qui résiste à l'amour. J'avais envie de transmettre, à travers le mouvement, la danse, la relation entre deux interprètes, cette résistance, cette pérégrination, ce qu'elle ressent. À part elle, tous les autres personnages sont des libertins. Je voulais travailler le contraste entre cette femme, finalement un peu prude, qui veut préserver son corps, un peu comme un temple, et un libertinage très répandu au XVIIIe siècle. À l'époque, les nobles, souvent oisifs, inventaient toutes sortes de jeux, intellectuels aussi bien que physiques : ils jouaient à cachecache dans des labyrinthes, par exemple, et il était donc important qu'il y ait aussi une dimension ludique dans le ballet. Les décors de Thierry Leproust illustrent le jardin à la française. Il ne s'agit cependant pas d'une reproduction naïve mais d'une évocation stylisée. Les lumières de Jacques Chatelet, assez « météorologiques », apportent une atmosphère particulière. Tout comme les costumes d'Hervé Pierre, ses robes incroyables, qui embarquent le spectateur.

Comment s'est fait le choix musical ?
Angelin Preljocaj : Qui d'autre que Mozart pour suivre ce cheminement amoureux ?J'ai cherché à reconstituer une sorte d'oeuvre imaginaire comme si Mozart avait écrit une dramaturgie musicale à partir de La Princesse de Clèves. J'ai compilé plusieurs extraits tout en me fixant un certain nombre de règles : trois adagios de concertos pour piano et des musiques pour orchestre. À partir de cette trame, j'ai cherché la bonne dynamique, la bonne sensibilité musicale. J'ai aussi beaucoup réfléchi à la tonalité parce que parfois les associations ne fonctionnaient pas. Isolément, une séquence pouvait me paraître parfaite, mais une fois placée derrière une autre, cela heurtait l'oreille. Je voulais qu'on ait la sensation d'être dans la même oeuvre, la même tessiture, sans ruptures. Il n'y a que les jardiniers qui évoluent sur une autre musique, celle de Goran Vejvoda. Ces jardiniers sont pour moi intemporels, ils n'appartiennent pas à cette époque, et pourraient tout aussi bien apparaître aujourd'hui comme au Moyen Âge. Ils ne font que passer, comme s'ils étaient envoyés pour accomplir une mission. En l'occurrence, ici, accompagner, guider cette femme.

Le Parc évoque la séduction, ses codes, le cheminement amoureux. à l'époque de la création, vous disiez : « qu'en est-il aujourd'hui de l'amour pris dans la confusion de la crise ? » vingt ans plus tard, qu'est -ce que cette pièce a d'actuel ?
Angelin Preljocaj : J'espère que les émotions qui s'en dégagent restent intemporelles. Il me semble toutefois que les thématiques du ballet, à savoir l'amour, la résistance à l'amour, la séduction, le sont.Tout le monde cherche l'amour. Aujourd'hui encore, le nombre de sites de rencontre pour trouver l'âme soeur, son double confirme cette idée d'une quête perpétuelle d'amour... Pour certains philosophes, penseurs, l'amour pourrait n'être qu'une invention culturelle. Et pourquoi pas, après tout ? Cela n'enlève rien à sa force.

Les questions que vous abordez dans Le Parc, la sensualité, la relation à l'autre, la place de la femme, sont des thèmes que l'on retrouve dans plusieurs de vos ballets. Diriez-vous que vous êtes un chorégraphe engagé ?
Angelin Preljocaj : Certaines questions sont récurrentes dans mon travail et notamment celle concernant la place de la femme dans notre société. Je viens d'une famille de femmes : je suis l'aîné d'une fratrie de cinq enfants, j'ai quatre soeurs et ma mère occupe une place centrale dans la famille. Dès l'adolescence, j'ai été confronté à cette problématique parce que je me rendais bien compte, et cela me choquait profondément, que mes soeurs, par exemple, n'avaient pas la même place que moi.Dans Le Parc, l'héroïne ne sait pas que son partenaire est amoureux, elle s'en méfie car elle sait en revanche que c'est un séducteur. Elle repousse ses avances. À la fin du ballet, c'est elle qui décide de s'abandonner et non lui qui parvient à la faire chavirer. Lui n'est pas décisionnaire. Il suit le chemin de la Carte du Tendre : sorte de plan où tout est indiqué, les écueils à éviter, les sentiers à emprunter pour atteindre le coeur d'une femme. Il passe à travers tous les méandres, la conquête de l'autre devenant un objectif vital, essentiel. J'aimais bien cette idée de périple « chevaleresque ». On peut être féministe et penser que l'homme ne doit pas pour autant abandonner certaines valeurs chevaleresques.

Comment situez-vous cette pièce dans votre parcours de création ? S'agit-il d'une étape, d'un tournant, a-t-elle ouvert de nouveaux possibles ?
Angelin Preljocaj : La commande de l'Opéra de Paris s'est présentée trois ans après Roméo et Juliette que j'avais créé pour le Ballet de l'Opéra de Lyon. Dans les années 80-début 90, les chorégraphes contemporains avaient dans l'ensemble adopté une posture de réaction par rapport à la danse classique et aux compagnies dites « classiques ». Pour ma part, j'ai eu la chance d'être sollicité et me suis réellement demandé si je devais accepter ou non ces commandes. Je me suis beaucoup interrogé sur les oeuvres de commande. Il apparaît finalement qu'elles ont généré, dans l'histoire de l'art, des oeuvres exceptionnelles. La commande écarte forcément l'artiste de son processus de création habituel. C'est à la fois vital, salutaire et nourrissant. Cela permet de se « ré activer », d'être sollicité sur des territoires inconnus qui peut-être n'auraient pas été explorés autrement. Et ces voyages mentaux vers des territoires artistiques nouveaux sont toujours enrichissants. Ma première commande était pour le Ballet de l'Opéra de Lyon. Les conditions étaient clairement énoncées : créer un Roméo et Juliette, sur la musique de Prokofiev, avec les danseurs de cette compagnie. Soit j'acceptais, soit le projet était confié à quelqu'un d'autre. Nul besoin de proposer une autre musique, un autre argument. J'ai donc accepté ces paramètres et c'est à partir de là, à l'intérieur de ce cadre, qu'a commencé le processus de création. On rencontre alors un certain nombre de problèmes qu'il faut régler ou contourner mais l'on se retrouve, de fait, dans une dynamique d'invention. Comme le disait Stravinsky, « La contrainte, c'est la liberté », elle peut engendrer la créativité. Lui-même s'inventait des contraintes, se fixait des obligations dans son écriture musicale. Ces expériences m'ont porté et aujourd'hui encore, lorsque je travaille avec ma propre compagnie, où j'ai quand même une grande liberté, cette réflexion autour de la création continue de m'interpeller. Pour le Ballet de l'Opéra, les conditions étaient différentes puisque j'avais beaucoup plus de liberté quant au thème, au choix musical... Toutefois, il existait d'autres formes de contraintes : il s'agissait des danseurs du Ballet de l'Opéra que je ne connaissais pas à l'époque, j'étais très impressionné.

Le Parc est repris pour la septième fois à l'Opéra, il a été dansé en tournée, il est entré au répertoire de plusieurs autres compagnies (le Ballet du Théâtre Mariinski, La Scala de Milan...), il a été primé, filmé... Comment expliquez-vous le succès de cette oeuvre ?
Angelin Preljocaj : Un ballet est d'autant plus vivant qu'il est aimé par ses interprètes, ce qui est le cas du Parc, il me semble. J'attribue en grande partie son succès aux interprètes qui le portent. C'est un peu comme si je leur avais donné cette pièce en 1994 et qu'ils me la renvoyaient avec une nouvelle énergie à chaque reprise.
Au fil du temps, les générations passent et de nouveaux danseurs l'interprètent. Chacun se positionne par rapport à une interprétation précédente et essaie d'apporter une nouvelle saveur, texture. Chaque reprise ajoute ainsi une couche à ce millefeuille qu'est un ballet. Il grandit, nourri par les interprètes. C'est la même chose et ce n'est pourtant jamais pareil.
La qualité de la relation entre les deux danseurs est aussi très importante dans ce ballet. Non seulement, il faut que chacun soit juste dans son rôle, dans ses sensations par rapport au personnage qu'il incarne mais encore faut-il que sa relation à l'autre soit juste également. Cela peut magnifier ou ébréche le propos. D'où l'importance de la réflexion que nous menons avec Brigitte Lefèvre dans le choix des couples. Il faut manipuler cette alchimie avec délicatesse.

Vous avez, depuis, créé plusieurs autres ballets pour la compagnie : Casanova, Le Songe de Médée, Siddharta...
Angelin Preljocaj : Je dis souvent que ma compagnie est ma famille et que j'ai des cousins : les danseurs de l'Opéra. Ce n'est pas tout à fait ma famille proche mais nous avons désormais beaucoup de choses en commun, des liens forts que sont ces pièces entrées au répertoire. J'essaie, à chaque nouvelle invitation, de proposer des choses différentes. Après Le Parc, connaissant mieux la Compagnie et les danseurs, je pouvais oser un ballet plus audacieux. C'est ce que j'ai fait avec Isabelle Guérin, Aurélie Dupont, Marie-Agnès Gillot, Nicolas Le Riche, Laurent Hilaire et Wilfried Romoli avec la création de Casanova. C'était quand même assez osé de faire déclamer une série de symptômes et signes de maladies vénériennes, dans les ors d'un théâtre magnifique. D'ailleurs, le soir de la première, les manifestations étaient plutôt négatives. Les autres soirs, cette scène a suscité le rire, et c'était fait pour être drôle.

Votre dernière création, Les Nuits, avec le Ballet Preljocaj nous parle aussi de sensualité, de séduction.
Angelin Preljocaj : Contrairement au Parc, Les Nuits, tout comme Suivront mille ans de calme, sont des ballets « impressionnistes. » Les Nuits illustrent des impressions glanées à la lecture des Mille et Une Nuits. En revanche, Blanche-Neige se situerait davantage dans la lignée du Parc. Il y a clairement le désir de raconter une histoire, dans la tradition du conte. Les Nuits est un ballet charnel, sensuel. Si Le Parc l'est aussi, il est également traversé d'une forme de « spiritualité », de sentiments profonds. Il y a, dans La Princesse de Clèves, cette scène où Madame de Clèves et le comte de Nemours ont rendez-vous. C'est une des premières fois où ils sont seuls parce que tout se passe en général au regard des autres. Ils se retrouvent dans un boudoir, en début d'après-midi et elle défait son gant, elle livre son poignet et lui, pose un baiser à cet endroit précis, un endroit très sensible. Cette délicatesse est comme un murmure, un chuchotement. Un chuchotement dans le silence peut être éclatant, alors que dans le vacarme on ne l'entend pas. Ce sont toutes ces nuances que j'ai voulu montrer à travers Le Parc.

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