Dimanche 13 mai 2012
Entretien / Trois questions à Sasha Waltz
Roméo et Juliette à l'Opéra Bastille

Roméo et Juliette, le mythe shakespearien de l’amour et de la mort, qui a inspiré à Hector Berlioz une très romantique « symphonie dramatique » pour solistes, choeur et orchestre, est revisité par l’une des figures essentielles de la danse contemporaine, Sasha Waltz. Créé en 2007 pour le Ballet de l’Opéra de Paris, ce spectacle, oeuvre d’art totale, réunit musique, danse et chant. Sasha Waltz a accepté de revenir sur cette création exceptionnelle et nous a reçus à Berlin, dans les bâtiments de Radialsystem V, « espace dédié aux arts et aux idées », au bord de la Spree.

 

En Scène ! : Comment jugez-vous votre Roméo et Juliette, cinq ans après?

Sasha Waltz : C’est un spectacle important dans mon parcours. Cela a été à la fois une nouvelle expérience de travailler avec l’Opéra de Paris et avec l’ouvrage de Berlioz. Et cela m’a permis également de focaliser et synthétiser un certain nombre de directions que mon travail avait prises pendant les années qui ont précédé. Aujourd’hui, je me réjouis de reprendre ce ballet, d’autant plus que la distribution de cette année est très proche de celle de la création. Les danseurs du Ballet de l’Opéra ont la mémoire de la chorégraphie dans le corps. Ce qui me passionne, c’est de voir comment leur interprétation a mûri, s’est transformée dans la continuité. On me dit souvent que la danse est un art de l’éphémère… Mais c’est un faux problème ! L’interprétation vit bien sûr dans l’instant, mais elle est chargée de l’épaisseur du temps. Un danseur est un interprète au même titre qu’un pianiste, un violoniste ou un chanteur ; il évolue, mûrit et donne de la profondeur au temps, dans la « reprise » même. C’est pourquoi je suis très attentive au répertoire de ma compagnie : je reprends souvent des spectacles qui ont plus de vingt ans ! Roméo et Juliette n’a que cinq ans, ce n’est rien !


En S. : Est-ce que la structure hiérarchisée d’un ballet comme celui de l’Opéra de Paris a été un obstacle à cette démarche organique?

S. W. : Il est vrai que la hiérarchie en général peut être un problème. Je cherche alors toujours à la dissoudre pour faire émerger une communauté, et rendre possible ce corps commun, justement. Mais l’Opéra de Paris, bien que ce soit une grande institution, a la faculté extraordinaire de porter l’artiste et de lui permettre une expression libre. Je m’y suis sentie très bien et j’ai pu travailler avec des professionnels d’exception, dans tous les domaines qui doivent converger à un spectacle. Et je suis, en outre, très admirative de la manière dont le Ballet de l’Opéra s’est ouvert à la danse contemporaine.

 

En S. : Avez-vous besoin de la musique?

S. W. : Pour être honnête, « besoin » est un grand mot. Et je rêve toujours de créer un spectacle sans musique, d’expérimenter le silence de la danse. À vrai dire, c’est une expérience que j’ai voulu faire aussi avec Roméo et Juliette. D’abord, je commence toujours à répéter sans musique, pour capter les propositions des corps dans leur immédiateté. Mais surtout, j’ai cherché à creuser l’oeuvre de Berlioz par le milieu, ouvrir une brèche de silence dans ce flot musical : c’est le solo de Roméo, dansé dans le silence, sans musique. Accepter de suspendre l’ouvrage et d’intégrer à la partition un long moment de silence était aussi une décision forte pour le chef d’orchestre (Valery Gergiev lors de la création), cela impliquait un vrai choix pour sa propre dramaturgie musicale, et il a joué le jeu. La collaboration a été intense, comme avec chacun, à la scénographie, aux costumes, à la lumière. L’immense institution qu’est l’Opéra de Paris, par ses proportions mêmes, a seule permis à ce « monstre organique » de trouver son espace. Avec la scénographie par exemple, je crois que nous sommes allés très loin. Il n’y a qu’une seule idée spatiale à laquelle j’ai dû renoncer, c’était irréalisable. Je voulais que les murs expriment une séparation encore plus abrupte, un conflit plus violent encore. Mais tout a été mis en oeuvre pour que ma conception soit possible.

 

Propos recueillis et traduits de l'allemand par Dorian Astor*

Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans

En Scène ! Le journal de l'Opéra de Paris
 
 
*Dramaturge pour diverses institutions musicales, Dorian Astor est membre de l'équipe éditoriale de La Pléiade Nietzsche et travaille à un essai sur le philosophe.

 

 

 

 

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