Mercredi 5 mai 2010
Entretien avec Jiri Kylián
Kaguyahime entre au répertoire du Ballet de l'Opéra

A l'affiche de l'Opéra Bastille du 11 juin au 15 juillet, Jiri Kylián invité par l'Opéra renoue avec les danseurs du Ballet et fait entrer au répertoire Kaguyahime, créé il y a plus de vingt ans pour sa propre compagnie. Loin de tout folklore, le chorégraphe met en danse ce conte ancestral à la portée universelle et intemporelle.


QUELLE A ÉTÉ LA PRINCIPALE SOURCE D’INSPIRATION DE KAGUYAHIME ?

JIRI KYLIÁN : Le ballet puise son origine dans la légende japonaise de la princesse Kaguyahime et, si cette histoire date du VIIe siècle, j’ai bien peur qu’elle ne soit encore très actuelle, comme elle l’était hier et comme elle le sera encore, probablement, demain. Ce conte ancestral raconte l’histoire d’une princesse descendue de la lune pour apporter aux hommes paix et amour. Mais sa beauté est si grande que les hommes s’entretuent pour la posséder. Chacun voudrait l’avoir pour lui seul et cela engendre guerres, rivalités, désastres. Et, parce qu’elle ne veut plus voir autant de souffrances, Kaguyahime décide de repartir d’où elle vient. Malheureusement, l’avarice, l’envie, la violence… tous ces thèmes nous accompagnent depuis le jour de notre naissance et jusqu’au moment de notre disparition. Et cela se vérifiera tant qu’il y aura des hommes.


C’EST LA PREMIÈRE FOIS QUE VOUS TRAVAILLEZ POUR LE PLATEAU DE L’OPÉRA BASTILLE. EST-CE QUE CELA INFLUE SUR VOTRE TRAVAIL ?

JIRI KYLIÁN : C’est un espace extraordinaire, un théâtre magnifique, idéal pour cette oeuvre en particulier. L’Opéra Bastille correspond bien au ballet. Esthétiquement, il me semble que la pièce, qui se décline dans les tons noir, blanc et rouge, va très bien s’intégrer dans la « modernité » de la salle de Bastille. Techniquement, l’équipement y est très moderne et il y a tout l’espace nécessaire pour accueillir l’immense ensemble de percussions qui accompagne le ballet.


POUVEZ-VOUS NOUS PARLER DE LA MUSIQUE ?

JIRI KYLIÁN : La partition a été composée par Maki Ishii, aujourd’hui disparu, qui dirigeait lui-même les représentations en 1991. C’est le compositeur lui-même qui m’avait proposé de réaliser une chorégraphie sur cette musique. J’avais accepté sans hésiter, et avec enthousiasme, parce que sa puissance et sa profonde sensibilité m’avaient immédiatement inspiré. Au Japon, ce n’est pas la clarté du son qui est importante mais son contenu émotionnel. C’est une musique contemporaine, interprétée d’une part, par l’ensemble Kodo, d’autre part, par des percussionnistes européens. L’orchestre rassemble donc un groupe de percussionnistes d’Orient et un groupe de percussionnistes d’Occident. Trois musiciens de l’Ensemble Gagaku sont également invités pour intervenir sur trois instruments traditionnels : le ryuteki (flûte de bambou), le hichiriki (instrument à hanche double) et le sho (orgue à bouche). Enfin, l’instrument le plus impressionnant est le daiko, cet immense tambour japonais placé sur la scène, autour duquel s’articulent l’espace et le ballet et qui symbolise, en quelque sorte, la lune.


L’INSPIRATION DU BALLET EST FORTEMENT JAPONAISE. PEUT-ON DIRE, DE FAÇON PLUS GÉNÉRALE, QUE VOUS ÊTES ATTIRÉ PAR CETTE CULTURE ?

JIRI KYLIÁN : J’ai toujours profondément admiré la pensée japonaise souvent si complexe mais toujours ramenée à quelque chose de simple. Il y a aussi, dans la culture japonaise, cette idée du « vide plein ». C’est un peu comme dans un jardin zen : il est vide mais la spiritualité qui l’habite est très présente. Au sujet du rythme, il y a un mot qui n’existe pas chez nous pour décrire cette force invisible, cette pause entre une chose et une autre. C’est indescriptible, très personnel mais cela doit être profondément ressenti. La plupart des artistes japonais avec lesquels j’ai travaillé intègrent cette philosophie du vide et de la simplicité et j’ai beaucoup d’admiration pour cela. J’aime la musique de Toru Takemitsu, qui est devenu un ami proche, et dont les partitions ont été utilisées pour trois de mes ballets Torso, November Steps, Dream Time. J’ai collaboré avec l’architecte Atsushi Kitagawara pour One of a Kind, avec le sculpteur Susumu Shingu pour Toss of a Dice (d’après un poème de Mallarmé intitulé Un Coup de dés), et plus récemment avec le costumier Yoshiki Ishinuma pour Migratory Birds, pour le Ballet de Munich.


QU’EST -CE QUE CELA REPRÉSENTE POUR VOUS DE TRAVAILLER AVEC DES DANSEURS QUI NE SONT PEUT-ÊTRE PAS TOUJOURS FAMILIARISÉS AVEC VOTRE VOCABULAIRE ?

JIRI KYLIÁN : Il me semble qu’aujourd’hui, du fait que de nombreuses compagnies étrangères soient invitées, du fait que l’on voyage si facilement, qu’il soit aussi plus simple, grâce à Internet, d’élargir ses connaissances, il me semble que les danseurs sont beaucoup plus ouverts qu’auparavant. Leur conception de la danse a complètement changé. Moralement et physiquement, ils sont davantage ouverts à tout style, toute influence. Si j’étais venu travailler à l’Opéra il y a trente ans, il y aurait probablement eu une certaine forme de résistance à cet étrange langage qu’est le mien, à cette façon particulière de se déplacer. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il faut reconnaître que la politique artistique menée par Brigitte Lefèvre a permis de briser les frontières entre danse contemporaine et danse classique. Les danseurs passent d’un vocabulaire à l’autre et il est formidable de voir des chorégraphes, et collègues, tels Pina Bausch, qui nous a malheureusement quittés récemment, Angelin Preljocaj, William Forsythe, et tant d’autres…, travailler avec cette Compagnie. Cela permet de comprendre qu’un théâtre n’est pas un musée et que nous, qui créons aujourd’hui, écrivons l’histoire de demain.

EXTRAIT DE L'ENTRETIEN PUBLIE DANS EN SCENE - LE JOURNAL DE L'OPERA - MAI/JUILLET 2010
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