Mardi 16 octobre 2012
Écoute nomade
Concert Mason / Pattar / Ronchetti / Stockhausen

Six créations françaises – et autant de textures, de timbres et de caractères – constituent le riche programme de cette soirée à l’Amphithéâtre.

 

Nachtkreis-Fragment de Frédéric Pattar, pour sept voix solistes, est extrait d’un projet de « poème musical » inspiré des deux zoos de Berlin. L’un à l’Est, l’autre à l’Ouest, ils portent, par leur situation dans la ville et leur environnement social, les traces de l’Histoire. Là s’ouvre une partie d’échec imaginaire entre des figures plus que des personnages : une ombre blanche, une étoile, une tour, un loup blanc, une cage, un oiseau, un tigre… À chacun est associée non un leitmotiv ou un thème, comme chez Wagner, mais une texture, ou une technique vocale, qui l’incarne musicalement : chant diphonique, douces voyelles, impulsions percussives, babils, sifflements ou sons vibrés de gorge créent une dramaturgie, un madrigal représentatif, un « théâtre intériorisé », né du texte de Cécile Wajsbrot. Ce texte, aux qualités presque radiophoniques, agit ici comme un scénario. Frédéric Pattar en conserve seulement quelques traces, suggère plutôt que de montrer, en parallèle, sinon dans la marge subtile des mots.


Lucia Ronchetti puise aussi, volontiers, aux arts et à la littérature. Helicopters and Butterflies est ainsi une lecture musicale du Joueur de Dostoïevski. Un percussionniste en représente les personnages, sculpte, par ses gestes, leur voix et donne vie à un vortex, à un tourbillon sonore. Sa tour d’instruments, dont son corps joue avec virtuosité, traduit l’hypnose de la roulette et le confinement obsessionnel du jeu, mais aussi les accélérations subites de la narration. L’écriture en adopte la tension peu à peu exacerbée, jusqu’à la catastrophe, et la violence à découvert, le roman laissant apparaître, selon Lucia Ronchetti, la manière dont il a été écrit. Hombre de mucha gravedad, pour quatre voix et quatuor à cordes, est inspiré des célèbres Ménines de Vélasquez, dont l’œuvre est un portrait, une étude de la gravité. Le dialogue entre les personnages de la toile est reconstruit à travers un collage de poètes proches du peintre et de la cour de Philippe IV. La discrétion de l’Infante, la vulgarité de la naine Maribarbola, la sévérité de doña Marcela de Ulloa… : les caractères renaissent,dans ce théâtre sans scène.


Deux œuvres de Benedict Mason illustrent l’attention du compositeur au timbre et aux qualités propres des instruments qu’il emploie. Le Quatuor à cordes n° 2 alterne ou conjugue de complexes textures rythmiques, un recours à la micro-tonalité et des illusions acoustiques, parmi lesquelles la représentation d’un effet doppler de manière purement instrumentale, artificielle… Benedict Mason dit avoir été fasciné par la fraiche brièveté des mouvements du Quatuor à cordes n° 2 de Ligeti. Dans Trombone and Quartet, le tromboniste, virtuose, joue certains effets instables et pour le moins difficiles à contrôler. En retrait, le quatuor à cordes installe une atmosphère feutrée de son délicats. « Toutes mes œuvres ont une dimension non musicale. Vous ne pouvez pas attendre d’un musicien qu’il soit acteur. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’intéresse. Mais si vous éloignez les musiciens de leur posture de musiciens, de leur fixité scénique, alors ils deviennent intéressants, ils deviennent performers », ajoute Mason.


De 1977 à 2002, Karlheinz Stockhausen composa un vaste cycle de sept opéras sur les jours de la semaine, Licht, rituel total, théâtre liturgique, cérémonie, rigoureusement ordonnée, de sons, de mots, de gestes et de couleurs.S’y déploie une « formule » musicale, omniprésente. Menschen, Hört, pour sextuor vocal, est une partie de la dernière scène, « Michelion », de Mittwoch aus Licht. Dans ce jour de l’amour et de la concordance, les trois principes, les trois incarnations spirituelles de Licht vivent en harmonie : Michael, l’archange guerrier terrassant le dragon, dont saint Georges ou Siegfried sont des déclinaisons ; Eve, figure maternelle tout autant que femme séductrice ; Lucifer, l’ange déchu. Menschen, Hört est une œuvre où l’on entend pour la seule fois dans Licht la formule originelle du cycle. Stockhausen y tenait tant qu’il souhaita que la troisième partie de la partition soit inscrite sur sa tombe.Ce qui fut fait. « Hommes, écoutez », avait-il titré. « Je suis celui qui écoute », aimait-il aussi à dire.


C’est à l’écoute, nomade, sans cesse renouvelée, sans cesse réinventée par les textures, les timbres, les spectres et les études de caractère, que nous invitent les œuvres de ce concert.

 

Laurent Feneyrou*

 

*Musicologue (CNRS ), éditeur des écrits de Luigi Nono (Genève, Contrechamps, 2007) et de Jean Barraqué (Paris, Publications de la Sorbonne, 2001). Laurent Feneyrou est aussi l’auteur d’études sur Bruno Maderna (Paris, Basalte, 2007 et 2009).

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