Samedi 5 mai 2012
Corps éloquents
L'Histoire de Manon au Palais Garnier du 21 avril au 13 mai

En habile homme de théâtre, Kenneth MacMillan retranscrit le destin tragique des héros du roman de l'Abbé Prévost. Au fil des pas, se lit une magnifique fresque dansée qui donne corps à une chronique sociale amère autant qu'aux forces dévastatrices de la passion. 

 

L’Histoire de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux, exactement contemporaine du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, parut en 1731, enchâssée dans Les Mémoires d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde. Ce personnage imaginaire n’aurait fait que transcrire le récit qu’il aurait reçu de Des Grieux lors de deux rencontres. En réalité, l’Abbé Prévost, jeune auteur de trente-trois ans aurait transposé un chagrin d’amour, scrutant d’une plume vengeresse les pièges de l’éternel féminin. Dans sa préface, il arguait de motivations édifiantes pour justifier de s’être commis dans le récit d’aventures galantes : les errements de son héros, « jeune aveugle qui refuse d’être heureux, pour se précipiter dans les dernières infortunes », éloigneraient à tout jamais le lecteur de la moindre tentation. « L’ouvrage entier est un traité de morale », concluait-il. La postérité a surtout retenu combien Manon était séduisante et combien il était à la fois doux et cruel de l’aimer.

 

Nouvel avatar d’Eve, l’héroïne de Prévost reste une énigme versatile, tissée d’inconciliables contradictions, sincère, manipulatrice, vénale, sainte, si bien que Des Grieux oscille sans cesse à son sujet entre « perfide » et « charmante », ce dernier terme mêlant à la mignardise, la puissance ensorcelante de son étymologie. Pour éclairer son lecteur sur le caractère exceptionnel des attraits de Manon, Prévost prend le soin de nous la présenter non pas dans sa splendeur et à travers le regard naïf de Des Grieux, mais sur la route du Havre au milieu de prostituées, telle que l’Homme de qualité la découvre avant que le jeune amant ne lui conte son histoire : « Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout autre état, je l’eusse prise pour une personne de premier rang. Sa tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu que sa vue m’inspira du respect et de la pitié. » On comprend dès lors ce qui précipite Des Grieux « dans une chute irréparable (…) vers le fond de l’abîme. » Au cours de cette descente aux enfers, il perd son innocence jusqu’à l’avilissement, jusqu’au meurtre. Longtemps, il en rend responsable la passion, avant de comprendre enfin que la faute en incombe plus sûrement aux pères indignes, détenteurs du pouvoir et de l’argent, qui, malgré leur âge, archaïques chefs de meute, se réservent la jouissance des plus belles femmes.

 

Afin de mettre en place les enjeux de l’intrigue, en homme de théâtre habile, MacMillan n’hésite pas à reconstruire la scène d’ouverture du roman dont il ne garde intacte que la rencontre des deux amoureux. Au lever de rideau, toutes les classes sociales, et tous le protagonistes, se croisent dans la cour de l’auberge, le grand monde avec les jeunes gentilshommes, Monsieur G.M., la bourgeoisie avec la patronne de l’hôtel, le demi-monde de Madame, de ses prostituées et des actrices, puis l’infra-monde de la cour des miracles et des mendiants. Le lien entre tous ces personnages se fait à travers la figure immédiatement dominante de Lescaut, frère de Manon, assez secondaire chez Prévost et ici fondamentale. Son caractère puissant et sensuel est planté dès le début. Frayant avec les voyous tout autant qu’avec Madame ou G.M., il est l’exact contraire de Des Grieux, seul, isolé, un livre à la main, manifestement mal à l’aise dans cet univers, et rempli d’une grâce élégiaque qui, aux yeux des spectateurs, transforme les ridicules de sa maladresse en ingénuité. Lorsque Manon apparaît, sa situation de courtisane au bras d’un vieillard est sans ambiguïté, et pourtant, MacMillan la dote d’une chorégraphie évanescente tout en pointes et portés, à mille lieues de la truculence charnelle de la maîtresse de Lescaut, comme si elle était d’une autre essence. Le jeune couple se rapproche alors de Roméo et Juliette, si mal accordés à la Vérone déchirée de leurs parents. Ainsi le ferment de la tragédie se manifeste-t-il très tôt dans ce ballet qui ne laisse aucune place au sentimentalisme.

 

L’Histoire de Manon n’est pas la première chorégraphie tirée du roman de l’Abbé Prévost. En 1830, Jean-Pierre Aumer en avait donné sa version à l’Opéra, sur un livret d’Eugène Scribe qui raillait les fastes libertins de l’Ancien Régime. Manon fut ainsi la première héroïne de l’histoire du ballet à mourir sur scène. Deux ans plus tard, la Sylphide de Taglioni, métaphore du désir nimbée de mousseline de soie, expirait comme elle, parce que l’idéal ne peut toucher terre sans se corrompre.

 

Sylvie Jacq-Mioche

Retrouvez l'intégralité de cet article dans
En Scène
! Le journal de l'Opéra national de Paris


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