Mercredi 2 novembre 2011
Concert Mark Andre / Pierre Reimer
Mercredi 9 novembre 2011 à l'Amphithéâtre Bastille

Dans le cadre du Festival d'Automne à Paris, l'Amphithéâtre présente une soirée originale mêlant musique et vidéo : deux pièces du compositeur Mark Andre - Modell pour cinq groupes d’orchestre et hij pour orchestre - pour lesquelles Pierre Reimer a conçu des films où les lieux, les paysages, les objets et les êtres sont saisis dans des plans cinématographiques volontiers intermittents, selon une logique photographique dite augmentée. Entretien avec le photographe réalisateur.

 

« J’ai découvert Modell à Donaueschingen, à la création en 2001, et j’ai été bluffé. C’est une musique exigeante dont une grande qualité à mes yeux est de me donner un sentiment de compréhension qui ne devient éclatant que dans les dernières minutes. Ce genre de risque ne peut que me plaire. Modell peut être compris comme la transcription d’un événement singulier : l’explosion d’un atome dans l’accélérateur de particules du Cern. Cette « transcription » est décrite, étendue sur une durée de quarante-cinq minutes et rendue dans ses complexités par cinq groupes d’orchestres, dont quatre sont autour du public.

 

À cette époque, Mark travaillait déjà à son opéra … 22,13…, et j’ai donc, à ce moment-là, formé l’idée de faire un film sur cette oeuvre en cours d’écriture. Je ne connaissais d’elle que les intentions de Mark, puisque la composition en était encore au stade de la recherche : Mark passait son temps à étudier les coups sur l’échiquier de la partie qui avait opposé Kasparov et l’ordinateur Deep Blue. Mark citait aussi Le Septième Sceau de Bergman et L’Apocalypse de saint Jean de Patmos.

 

Depuis longtemps me trottait dans la tête l’idée qu’on pouvait faire un film sans rien, ou quasiment. Je n’avais donc pas encore la musique (seulement les intentions de Mark), mais je n’en avais pas non plus besoin. J’étais même content de pas l’avoir. Je voulais éviter tout lien, tout effet de ton sur ton entre musique et image. Mon film devait être une conversation avec …22,13…. Le projet premier était de m’approprier les intentions d’un autre : il y avait là un rapt conceptuel net et clair. Par ailleurs, je voulais voir si on pouvait, avec de l’image, fabriquer des objets aussi complexes que ceux que Mark fabriquait avec la musique. Je savais que je m’engageais dans un chemin long et ardu : j’avais vu Mark au travail, je savais qu’il travaillait plus que quiconque, et ce film m’a en effet demandé une quantité ahurissante de travail.

 

Je pensais en avoir fini avec la musique et les films autour de la musique, lorsque j’ai découvert … hij… C’est une oeuvre qui s’impose instantanément, d’une évidence extraordinaire. On y entend une dynamique différente de Modell : une légèreté, une fluidité. La dimension scientifique de Modell, plus grave et plus aride, disparaît. On ne fredonnerait certes pas …hij… dans la rue, mais j’ai le sentiment que Mark Andre y apparait « hyper-talentueux » ; une synthèse s’est faite. Je n’avais jamais imaginé Mark hyper-talentueux, seulement très intelligent. En entendant …hij…, j’ai été frappé par le fait que je pourrais réaliser un autre film, très différent du premier. Quand j’en ai parlé à Mark, il a qualifié sa pièce de « road movie musical ». Enfin, j’étais heureux de me remettre à travailler sur la musique de Mark…

 

Tout se passe dans une voiture. La voiture est bien sûr modifiée (comme une voiture en carton), mais la caméra reste l’acteur principal du film (comme dans Modell) et le seul protagoniste – sauf si la voiture s’affirme de plus en plus comme un acteur, comme elle semble le vouloir aujourd’hui. Après avoir constaté, dans Modell, qu’il était impossible de supprimer totalement la narration – même si le film casse la narration en de très courtes cellules de micro-narration, c’est une mécanique incessante de l’esprit que de chercher à en reconstituer le fil : on peut changer le lieu d’application de cette mécanique, mais on ne peut jamais l’interrompre –, …(h)ij… est l’occasion de décevoir la narration. Là où Modell la piège en la laissant tourner sans fin – comme une mécanique qui s’emballe –, …(h)ij…, sur un temps plus court de 22 minutes, la fait disparaître en la retournant sur elle-même. Ce film, comme il se doit, trahit une part de la musique. J’ai même modifié le sens du titre au moment de sa conception. Les « Ilfe » et « Jesus » (qui correspondent aux i et j du titre de Mark) deviennent « Italie » et « Job » (le drame de Job me semblant plus cinématographique que celui de Jésus). Mais ce détournement n’a pas de but : mon film est un film de fantaisie, un exercice peut-être moins respectueux de la musique que Modell ne l’était. …(h)ij… s’affranchit à la fois de la politesse et de la provocation. »

 

PROPOS RECUEILLIS PAR JEREMIE SZPIRGLAS

PrécédentSuivant