Mardi 6 novembre 2012
Carmen - Épisode 4
Portrait de Karine Deshayes (Carmen)

Venue du répertoire baroque, Karine Deshayes a su s'imposer comme une interprète de premier plan. Après avoir confirmé, ces dernières saisons, qu'elle était une mozartienne accomplie (Dorabella de « Così ») et une rossinienne virtuose (Angelina de La Cenerentola), elle chante cette saison sur la scène de Bastille sa première Carmen, qu'elle devrait colorer d'une teinte toute personnelle. Portrait.

 

Avec un petit air mutin à la Catherine Frot, la mezzo-soprano Karine Deshayes occupe la scène avec ce je-ne-sais-quoi de déluré qui signe les forts tempéraments. Mozartienne confirmée, son timbre cuivré a grandi dans le répertoire baroque, comme bon nombre de chanteuses françaises d’aujourd’hui. 2006 fut une des dates-clés de sa carrière avec la première mondiale à Nancy de Vénus et Adonis d’Henry Desmarest, un compositeur du Grand Siècle appelé à être le successeur de Lully mais que des amours sulfureuses avec une femme hors de sa condition conduisirent à l’exil. Deux rivales, Vénus et Cidippe, s’affrontaient. Karine Deshayes et Anna Maria Panzarella se livrèrent un brûlant combat avec leurs timbres mezzo, ravissant la vedette aux hommes. Un fort beau disque, signé Christophe Rousset et les Talens Lyriques, porte témoignage de cet affrontement supérieurement français, tant dans le choix des tessitures que dans la qualité de l’élocution.


Née dans une famille de musiciens (son père est corniste dans la musique de l’Armée de l’air), Karine Deshayes a grandi au Conservatoire de Paris dans la classe de Mireille Alcantara et bien écouté ses modèles : Ann Murray, Teresa Berganza et Susan Graham. Elle s’est rapidement frottée aux scènes : opéras de Lyon, d’Avignon, de Bordeaux et de Toulouse, sans omettre cette avantageuse vitrine qu’offre aux jeunes chanteurs le très people Festival de Lacoste, dans le Luberon. Avant sa révélation nancéenne, le mezzo fruité et clair de Karine Deshayes lui offrit quelques beaux seconds rôles. À Salzbourg dans La Flûte enchantée, en Siebel dans Faust ou en 2002 pour un second plan remarqué dans la Rusalka de Dvorák avec Renée Fleming.


Feuilleter la discographie de cette jeune femme naturelle et guère pimbêche permet de découvrir l’intelligente versatilité d’une artiste qui va là où ses envies la mènent, sachant ce que peut se permettre, ou pas, sa voix. On reconnaît les bons conseils prodigués dans les master classes de Régine Crespin : travail et connaissance de ses capacités comme de ses limites. Voici Le Berger fidèle de Rameau où elle partage la vedette avec le petit prince de la diction baroque, Benjamin Lazar, un Ormindo de Cavalli, ou des tangos avec l’ensemble Contrastes, sans doute l’un des fleurons de sa discographie. Aimée des scènes d’opéra, elle affectionne aussi des lieux bien plus insolites pour une cantatrice, comme la salle des Trois Baudets à Montmartre où, en compagnie de Juliette et de Delphine Haidan, elle s’encanaille dans un tour de chant consacré au répertoire « populaire ».


Histoire de se faire plaisir avec un genre qui est moins celui de la performance et de l’acrobatie que celui du simple bien-être vocal. Karine parcourt aussi bien la musique d’aujourd’hui avec Le Premier Cercle de Gilbert Amy que les Lamentations de jadis en chantant Porpora, ce fabuleux professeur des castrats dont les mezzos sont en partie les héritières. Plus qu’à son aise dans les mélodies de Poulenc et de Fauré, Karine Deshayes conduit une carrière qui préfère la constance et la prudence à ce bling-bling qui massacre tant de talents en herbe. Cette saine attitude augure du meilleur pour l’une des plus séduisantes voix du moment.

 

Vincent Borel*

 

*Vincent Borel est journaliste et chroniqueur sur France Musique et collabore à Classica et Opéra Magazine. Il est par ailleurs l’auteur de cinq romans et d’une biographie sur Lully (Actes Sud).

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