Samedi 27 octobre 2012
Carmen - Épisode 1
Notes sur la partition par Philippe Jordan

Carmen revient à l'Opéra de Paris dans une nouvelle production, à l'affiche de l'Opéra Bastille du 4 au 29 décembre 2012. Philippe Jordan (Directeur musical) évoque la musique et le génie de Georges Bizet qu'il tient pour le « Mozart français ».

 

Le plus célèbre opéra français n’a pas été créé à l’Opéra de Paris mais à l’Opéra-Comique. Quel sens revêtait en 1875 cette création à la Salle Favart ?
Philippe Jordan : L’expression « opéra-comique » suggère pour beaucoup un genre léger et divertissant. Mais, dans la seconde partie du XIXe siècle, le lieu que l’on nomme « Opéra-Comique » se situe assez loin de cette idée. À l’époque, l’Opéra de Paris est dévolu au « grand opéra ». Il agrège les noms de Meyerbeer, d’Halévy, d’Auber et fait rêver Wagner. Mais il reste un lieu de représentation et d’autoreprésentation, de parure et de paraître, qui produit des spectacles de masse. Face à cette grande machine, la Salle Favart est un lieu plus modeste mais aussi plus expérimental, où l’on pallie le peu de moyens par la créativité – comme le dit Stravinsky, ma liberté commence où je me pose des limites1. On y joue Bizet mais aussi Massenet et Debussy, qui y crée « Pelléas » : des oeuvres qui influencent non seulement l’opéra français mais aussi l’opéra contemporain en général…

 

Peut-on encore considérer Carmen comme un opéra-comique, tant Bizet joue à détourner les codes du genre ?
Philippe Jordan : Qu’est-ce qu’un opéra-comique ? C’est d’abord une histoire captivante – ce qui suppose souvent une certaine proximité du sujet avec le public – prise en charge par une forme musicale entre chanter et parler - des numéros et des dialogues. On retrouve dans Carmen quelques traits caractéristiques du genre. Mais le génie et le sens théâtral de Bizet lui font emprunter des chemins inattendus. Carmen n’est d’abord pas un grand sujet historique ou politique : il est intime – le drame se joue dans la relation d’un homme et d’une femme. Les personnages qu’il met en scène ne sont pas proches des spectateurs de l’époque. Ils sont issus de milieux défavorisés – bohémiens, ouvrières, bandits de grand chemin… Il fallait oser donner la parole à ces populations d’ordinaire exclues des scènes d’opéra…

 

Comment ce jeu avec les codes s’exprime-t-il sur le plan musical ?
Philippe Jordan : Il y a certes dans Carmen des arias, des récitatifs, des duos, des trios, un grand choeur, un finale – tout ce qui fait une soirée d’opéra conventionnelle. Mais plutôt que de séparer nettement les dialogues et les airs, le compositeur recherche la continuité, un rapport du texte à la musique, somme toute, assez proche de ce que nous connaissons aujourd’hui au cinéma : sans aller jusqu’à la forme durchkomponiert, il est influencé par le Musikdrama wagnérien. C’est le cas lors du duo final de Carmen et de Don José. Traditionnellement, dans la tragédie lyrique, le duo commençait par un récitatif pour basculer dans le chant. Ici, le compositeur semble toujours repousser l’instant où le parler va devenir chanter : on avance sur la corde raide du récitatif et lorsque l’on se retourne, la musique a déjà submergé la parole. Bizet est un génie de l’entre-deux, du métissage des genres.

 

Vous parlez de mélange des genres. Au coeur de l’oeuvre, Bizet crée une tension entre deux mondes musicaux : l’un solaire et brillant, l’autre sombre et tragique…
Philippe Jordan :
Ce contraste structure tout l’opéra : le « glamour » et le tragique, le bonheur et la misère, les privilégiés et les défavorisés… Cette antithèse qui file tout au long de l’oeuvre trouve son expression la plus parfaite dans la métaphore de la corrida : d’un côté, le torero qui fanfaronne et qui accède par le meurtre de la bête à une forme de starification, de l’autre, le taureau qui saigne et qui agonise. Longtemps je me suis demandé pourquoi les toutes premières mesures de Carmen – un opéra tragique – donnaient à entendre les thèmes éclatants de la corrida et du torero : le tumulte de la fête qui couvre les pas de la Mort. C’est qu’au fond, je crois que pour Bizet, ce bonheur trompe-la-mort est le motto même de son opéra : chaque personnage poursuit le bonheur, l’amour, la richesse et se retrouve confronté à la réalité de la misère, que nul ne veut regarder en face. Le coeur du drame, c’est cette très belle chaîne tragique qui relie entre eux tous les personnages : Micaela aime Don José qui aime Carmen qui aime Escamillo qui, au fond, n’aime que lui-même. Chaque personnage est aimé mais regarde un peu plus haut que l’être qui l’aime. Pourquoi ? Par orgueil ? Par vanité ? Peut-être. Pour ma part, je pense que c’est surtout pour fuir la misère sociale, dans cette société où la vie n’est rythmée que par la relève de la garde et les sorties d’usine. C’est cette misère, que l’on ne veut pas voir, qui fit que Carmen scandalisa…

 

Dans l’acte IV, Bizet finit par représenter cette opposition sur scène : au loin, la fête ; devant, le crime passionnel…
Philippe Jordan :
Oui, lorsque Carmen et Don José restent aux portes de l’arène. C’est ici que Bizet se révèle un génie de l’orchestration : alors qu’un autre compositeur aurait utilisé un grand ensemble pour suggérer la liesse populaire, lui n’extrait que trois trombones et deux trompettes, qu’il fait monter sur scène et jouer derrière l’arène – comme pour mettre la fête à distance. En privant l’orchestre de son brillant, de ses sonorités les plus claires et les plus festives, il obtient un son très sombre, très wagnérien, qui demeure en bas, dans la fosse. Le bonheur fuit au loin. La tragédie se joue dans l’ombre. Et Don José tue Carmen.

 

Entretien réalisé par Simon Hatab

 

1. « Ma liberté consiste donc à me mouvoir dans le cadre étroit que je me suis à moi-même assigné pour chacune de mes entreprises. » (Poétique musicale)

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