Jean-François Leclercq / OnP
Lundi 5 mai 2014
Capturer la magie
Entretien avec Philippe Jordan
Pour Philippe Jordan, la fin de la saison sera essentiellement consacrée à quelques chefs-d’oeuvre de la musique française. Pour la première fois, il accompagnera le Ballet de l’Opéra dans une nouvelle chorégraphie de Daphnis et Chloé, qui réunira, avec l’Orchestre et le Choeur, toutes les forces vives de la maison.
Philippe Jordan : C’est la première fois que j’aborde Daphnis et Chloé et voilà longtemps que j’attendais de diriger cet absolu chef-d’oeuvre de la musique française, et de la musique tout simplement. À Vienne, avec les Symphoniker, nous avons donné en concert presque toutes les oeuvres de Ravel. Ne manquaient que Ma Mère l’Oye et justement ce monumental « Daphnis ». Pour moi, c’est peut-être la plus belle musique de ballet jamais écrite. Nous la jouerons pour la Compagnie, un magnifique projet construit avec Brigitte Lefèvre, et l’occasion de travailler une première fois avec Benjamin Millepied. Nous le donnerons ensuite en concert à Paris et à Vienne, au Musikverein. Ravel est un compositeur dont je me suis toujours senti proche. Mon père l’a beaucoup interprété, et merveilleusement, comme il faisait avec tout le répertoire français, et je me sens prêt à le faire à mon tour. Avoir dirigé « Pelléas », il y a deux saisons, y a sans doute été pour beaucoup. J’avais déjà abordé quelques opéras français comme Samson et Dalila, Les Contes d’Hoffmann, Carmen ou Werther, mais le travail sur « Pelléas », surtout après Wagner, m’a ouvert de nouveaux horizons sonores, de nouveaux mondes harmoniques. Certes, Ravel et Debussy sont deux compositeurs extrêmement différents. Par son originalité, ses audaces et son raffinement, Debussy est certainement le plus important. Il est à l’origine d’un langage qui a influencé tout le xxe siècle jusqu’à aujourd’hui. Mais le grand succès de Ravel auprès du public se comprend grâce à sa beauté irrésistible, sa virtuosité éclatante. Debussy est plus expérimental, une musique sans doute plus aristocrate. Et Ravel est, d’un point de vue positif, plus artificiel. Il est le constructeur de son propre monde. Toutes les inspirations lui sont bonnes et il les rapatrie dans son univers : la valse, la musique baroque, le classicisme, le jazz, la Grèce, l’Espagne… C’est le plus génial des illusionnistes et sans doute un des meilleurs orchestrateurs de l’histoire de la musique, pour moi encore plus extraordinaire que Wagner, Strauss ou Mahler… Je ne connais pas d’imagination sonore plus affûtée. Ravel possède une conscience technique de chaque instrument et sait comment l’intégrer à une partition d’orchestre. C’est une écriture tellement précise qu’il n’y a d’ailleurs pas vraiment besoin de l’interpréter. La musique parle d’elle-même. Il suffit de s’en tenir à la partition et de laisser l’orchestre dessiner le monde qu’il a composé. Et sans doute ne faut-il pas déranger ce monde avec trop de sentiments personnels…

Tout le contraire de Berlioz, non ?
Philippe Jordan : Absolument ! Il y a beaucoup de similarités entre Berlioz et Debussy, deux personnalités plus extraverties que ne l’était Ravel, et plus expérimentales. Debussy aimait surprendre, allait là où le public ne l’attendait pas. Le travail de Berlioz est souvent considéré comme celui d’un amateur génial et un peu fou. Toute la Symphonie fantastique peut d’ailleurs être considérée comme une expérimentation. L’introduction du dernier mouvement est saisissante de modernité. Berlioz me fascine et je n’en suis qu’au début de mon exploration. J’espère pouvoir me consacrer davantage à lui les prochaines années. Mais il est certain que Berlioz, au contraire de Ravel, demande à faire des choix : doit-on l’arrondir ou en souligner au contraire les arrêtes, et cela jusqu’à la blessure ?

Lors de la même soirée de ballet, vous dirigerez aussi le coup d’essai du tout jeune Bizet, la Symphonie en ut majeur.
Philippe Jordan : Cette symphonie est un coup de génie. Comme l’ensemble de son oeuvre d’ailleurs. Bizet est, dans un sens, le Mozart français, un homme plein de talent, d’inventivité, excessivement brillant. Un classiciste qui a peut-être composé, du point de vue de la construction, du thème, le plus grand opéra de l’histoire de la musique : Carmen. Sa symphonie, qui est un travail d’étudiant, est à plus d’un titre un bijou. C’est la carte de visite d’un jeune homme, avec un sens simplement stupéfiant de la construction, du développement, de la virtuosité de l’orchestre, de la poésie. Et déjà s’y fait entendre cette transparence méditerranéenne qui triomphera dans Carmen.

Avec Berlioz, Bizet et Ravel, vous donnerez deux concerts au Musikverein de Vienne.
Philippe Jordan : C’est la première fois que l’Orchestre de l’Opéra se produira à Vienne, dans cette salle légendaire, et je suis fier de l’y accompagner. Nous y apporterons donc ce répertoire typiquement français, mais il m’a semblé indispensable de faire entendre l’Orchestre dans son répertoire d’opéra avec Wagner et Strauss. Ces deux programmes mettront donc en valeur le travail entrepris depuis plusieurs saisons dans le répertoire français comme dans le répertoire allemand, qu’il joue de manière superlative, comme l’ont encore prouvé les récentes représentations de Tristan et Isolde.


Propos recueillis par Christophe Ghristi
Retrouvez cet entretien dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris
PrécédentSuivant