Vendredi 14 septembre 2012
Besoin d'espace
Concert Benedict Mason à l'Amphithéâtre Bastille

Avant d’opter pour la composition musicale, Benedict Mason s’est d’abord essayé à la réalisation cinématographique. De ses jeunes années passées à filmer des musiciens, des musées ou des balançoires, il a gardé une sensibilité à l’espace dont il abreuve abondamment ses oeuvres.
Portrait d’un compositeur-cartographe auquel l'Amphithéâtre Bastille consacre un concert vendredi 21 septembre dans le cadre du Festival d'Automne à Paris.

 

Le nom d’une salle de concert, celui d’une voie ouverte dans les Alpes suisses, la « cochlée », des « neurones ». Mais aussi du « pétrole », des « phares britanniques et gallois », une « présence » et la « pénombre »… Ou, non sans ironie, l’exclamation : « J’aime ma vie ». Ces mots traversent les titres des oeuvres du compositeur anglais Benedict Mason. Mystérieux, descriptifs, poétiques ou plus abstraits, ils suscitent l’étonnement, l’attention, la curiosité.

 

Au Royal College of Art de Londres, Benedict Mason s’enthousiasme d’abord pour la réalisation cinématographique. « Je faisais du cinéma d’art, je n’essayais pas d’être un réalisateur hollywoodien. J’ai ainsi filmé des musiciens dans différentes situations, en extérieur et à l’intérieur, dans des galeries d’art. L’extérieur, c’était l’un de ces magnifiques squares de Londres, autour duquel on peut tourner dans une voiture avec une caméra. J’étais intéressé par le son horschamp. Dans les films, vous entendez souvent des sons, sans voir les sources sonores à l’écran. J’ai exploité ces paramètres, de manière ludique ou même artificielle, par exemple avec des musiciens et des acteurs jouant parfois hors du cadre. Je n’ai pas réalisé à l’époque que cette idée était le germe de mon utilisation du son off ».

 

Benedict Mason filma aussi des balançoires à différentes vitesses : une ébauche de polyrythmie qui marque le début de savants essais, bientôt musicaux. Les vingt-quatre images par seconde suggèrent en effet des proportions de temps qui, en musique, détermineront des proportions entre les sons. Et toujours, Mason rendra perceptibles, saillants, vifs, ses rythmes.

 

Ces dimensions musicales du film, de plus en plus prégnantes, décident Benedict Mason à se consacrer à la composition. Le style y est un enjeu majeur. « On me voit souvent comme un papillon ». L’intention, pourtant, est tout autre. Contre une certaine monotonie stylistique, Mason se montre soucieux de radicalité et de pertinence, se veut iconoclaste par impatience et se refuse à reconduire des modèles. « “Enlève toutes les hauteurs” est la première chose que je me suis dite quand j’ai commencé à composer. C’était se soustraire à toute obligation harmonique et se concentrer sur le rythme, les timbres élargis, les plans sonores »…

 

Un tel art évoque le souvenir d’Igor Stravinsky qui, jusque dans le pastiche et le maniement virtuose des styles, demeura original, brillant, visionnaire et jamais didactique. Comme Stravinsky, Mason emprunte des structures et des matériaux, aux consorts de violes de Purcell ou au Concerto pour piano et orchestre de Schumann. Et si nous connaissons l’oeuvre d’origine, notre écoute se porte sur une autre dimension : l’espace, à travers enregistrements, microphones, haut-parleurs. « Comme un Hörspiel pour la radio. Sans la moindre nostalgie ».

 

L’espace s’avère donc déterminant. Il est d’abord une topologie marine ou alpine, invitant au voyage, une cartographie réelle ou imaginaire. Ce besoin d’espace apparaît aussi, volontiers, comme une réponse à la densité des oeuvres. Rendre celle-ci claire, lisible, implique d’introduire une distance entre les musiciens. « J’étais frustré par le type de pratique et d’attitude habituel au concert, où le dispositif spatial de l’orchestre est toujours le même. Le son y est trop direct et trop proche. Placer les musiciens hors scène ou à distance est pour moi une expérience poétique. Qui filtre le son, modifie ses partiels. En lien avec notre inconscient, un monde onirique émerge. L’auditeur en perçoit les relations. L’expérience est fascinante ».

 

Et la perception se trouble à nouveau : si un musicien donne un son piano sur un instrument devant nous et, sur un même instrument, un même son, mais fortissimo et au loin, le microphone ne perçoit pas ce que perçoit, même confusément, l’intelligence de nos oreilles. C’est pourquoi Mason observe les qualités propres aux salles pour lesquelles il compose – et aujourd’hui à l’Amphithéâtre Bastille de Paris. Ouvrir les portes, c’est faire entrer un air frais dans la salle de concert, laquelle respire à nouveau, pleinement. « Ces lieux m’inspirent particulièrement. J’aime les étudier, les écouter, écouter leurs résonances. Et chercher leur tonalité ». Dans ces espaces élargis se déroulent des actions scéniques, théâtrales, pleines de surprises, dont il convient de préserver l’effet et les traits d’esprit, avant toute représentation.

 

Laurent Feneyrou*

 

* Musicologue (CNRS), éditeur des écrits de Luigi Nono (Genève, Contrechamps, 2007) et de Jean Barraqué (Paris, Publications de la Sorbonne, 2001). Laurent Feneyrou est aussi l’auteur d’études sur Bruno Maderna (Paris, Basalte, 2007 et 2009).

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