Vendredi 27 avril 2012
Béjart Kabuki
Le Tokyo Ballet au Palais Garnier du 18 au 22 mai

Parmi les multiples facettes du chorégraphe, il y avait chez Maurice Béjart une fascination pour la culture nippone dont il s’est profondément imprégné. Au point d’imaginer, pour le Tokyo Ballet, une oeuvre puisant aux sources mêmes de la tradition ancestrale japonaise. Invitée au Palais Garnier, la compagnie présente ce grand ballet dans lequel se mélangent orient et occident, tradition et modernité.


Il faut s’être trouvé avec Maurice Béjart au Japon pour comprendre à quel point le grand chorégraphe avait fait sienne la culture de ce pays. Certains signes étaient plus extérieurs, comme le fait de dormir à l’hôtel dans une chambre « à la japonaise ». D’autres étaient bien plus significatifs, telle la manière dont il était accueilli au Théâtre Kabuki de Tokyo, équivalent de notre Comédie-Française. Là, des acteurs aux figurants, tout un chacun le considérait avec le plus grand respect et comme l’un des leurs. Il vous expliquait chaque détail du spectacle révélant une connaissance absolue de ce patrimoine artistique dont l’authenticité le fascinait.


On lui proposa de mettre en scène des Nô de Mishima dans ce théâtre national. Il refusa, par humilité, préférant le faire à Paris, dans la traduction de Marguerite Yourcenar : « Je n’ai pas appris le japonais, mais j’ai beaucoup appris sur le Japon ». Et puis, il aimait rappeler que son vaste périple de « Wanderer » à travers le monde avait commencé par l’Orient, grâce à une culture acquise inconsciemment dès le plus jeune âge auprès d’un père grand orientaliste. Il aimait ainsi raconter : « Quand j’ai fait Kabuki en 1986 pour le Tokyo Ballet et Eric Vu-An, j’avais imaginé une scène dans une maison de geishas. Je voulais que les danseuses japonaises, même avec leurs chaussons de pointes, marchent comme des geishas. C’était impossible. Elles n’y arrivaient pas. Elles avaient perdu cette tradition, cet instinct. Je leur ai montré comment faire et le professeur de danse japonaise que j’avais convoqué s’est étonné : “Mais vous marchez exactement comme une geisha, alors que les danseuses n’y arrivent pas.” Au bout d’un mois de travail, elles y sont quand même arrivées. » Il pouvait multiplier les anecdotes de ce type, montrant combien cette civilisation trouvait spontanément d’échos en lui.


On ne peut donc s’étonner des liens très étroits qu’il tissa avec le Tokyo Ballet. Cette brillante compagnie fut fondée en 1964 grâce à Tadasugu Sasaki qui, avec une direction artistique exigeante, lui donna vite un très haut niveau professionnel. Dès ses premières tournées en URSS en 1966, la compagnie remporta un immense succès qui la plaça parmi les plus demandées dans le monde, d’autant qu’elle pratiqua tout de suite un répertoire occidental et oriental, aussi bien classique que contemporain. Les plus grands chorégraphes européens voulurent ensuite créer pour elle. Ce furent, par exemple, outre Kabuki en 1986, Bugaku en 1989 et M en 1993 de Maurice Béjart, Seven Haiku of the Moon en 1989 et Seasons-The Colors of Time en 2000 de John Neumeier, ainsi que Perfect Conceptions de Jirí Kylián en 1994. Le Tokyo Ballet fut aussi l’une des premières compagnies, avec l’Opéra national de Paris, à qui Béjart donna ses plus importants ballets comme Petrouchka, Le Sacre du printemps, L’Oiseau de feu (créé pour le Ballet de l’Opéra de Paris), Boléro. Mais c’est sans doute Kabuki qui illustre le mieux cette osmose étonnante entre le génie de Béjart et ce que le Tokyo Ballet incarne dans le monde de la danse, un lien entre un patrimoine ancestral, la danse classique et la création d’aujourd’hui. Le ballet raconte la légende des quarante-sept rônins, qui remonte au XVIIe siècle. Ils furent condamnés à un suicide rituel collectif après avoir vengé la mort de leur chef, lui-même injustement condamné à la même peine. À l’origine paysans errants à la recherche de travail après avoir perdu leurs terres, les rônins furent ensuite assimilés aux samouraïs qui vendaient leurs services pour défendre telle ou telle cause. L’action du ballet commence dans le Tokyo d’aujourd’hui où un groupe de jeunes rockers regarde la télévision, avant que leur chef, découvrant une épée ancienne, ne fasse tout basculer dans le passé. Toute l’histoire se déroule alors dans un crescendo permanent jusqu’à la grandiose scène finale, moment d’une puissante intensité émotionnelle engendrée par une chorégraphie d’une incandescente pureté, point culminant de toute l’oeuvre.

Aujourd’hui encore, entre quelques buildings ultra modernes, on trouve dans le centre de Tokyo le petit cimetière où sont enterrés les quarante-sept rônins et où viennent en pèlerinage de nombreux Japonais, le plus souvent en costume traditionnel, preuve de la pérennité de cette histoire mi-historique mi-légendaire dans la mémoire collective japonaise et que le ballet de Béjart a rendue universelle.

Gérard Mannoni

Retrouvez cet article dans

En Scène ! Le journal de l'Opéra national de Paris

 

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