Lundi 3 septembre 2012
Autres chemins du chant
Nouvelle saison Convergences à l'Amphithéâtre Bastille

La saison « Convergences » poursuit sa quatrième édition à l’Amphithéâtre Bastille : avec un public mêlant connaisseurs exigeants et néophytes curieux, un merveilleux voyage en quête d’émotions sur les chemins rares de la musique de chambre, de la mélodie et du lied. Entretien avec Christophe Ghristi, Directeur de la Dramaturgie et de l’Amphithéâtre.

 

Initialement, la saison « Convergences » présentait des spectacles liés à la programmation du Palais Garnier et de l’Opéra Bastille. Est -ce encore le cas pour cette quatrième édition ?

Christophe Ghristi : Si nous continuons, au fil de la saison, à croiser des compositeurs à l’affiche des deux grandes salles – ce sera le cas pour Bizet, Zemlinsky ou encore Wagner – avec le temps, l’Amphithéâtre a pris une certaine indépendance. Mais nous restons fidèles à l’une des missions de l’Opéra depuis la fondation de l’Académie royale de Musique : la défense et l’illustration de la voix. En marge des grandes salles qui sont par principe dédiées à l’art lyrique, nous nous consacrons à un autre genre vocal qui nous semble tout aussi essentiel : celui de la mélodie et du lied qui, depuis trois saisons, donne à cette salle une identité forte.

 

Pourquoi ce choix de placer la mélodie et le lied au centre de la programmation ?

C.G. : C’est un genre qui nous a donné d’immenses chefs-d’oeuvre : les lieder de Schubert, de Schumann, de Wolf, de Mahler, les mélodies de Debussy, de Tchaikovski ou de Rachmaninov comptent parmi les plus grandes oeuvres de l’histoire de l’art occidental. Mais c’est aussi un genre qui repose sur une alchimie délicate, presque miraculeuse : la rencontre d’un poème et d’une mélodie, d’une voix et d’un instrumentiste. C’est donc un art fragile, peu représenté dans les programmations et qui, s’il n’est pas défendu, peut être menacé – à plus forte raison dans le cas du lied, qui ne fait pas partie de la culture française : lorsque des soirées de lied – qui constituent une tradition à part entière dans les pays germaniques – étaient programmées sur les scènes françaises, c’était à la faveur de quelques grands interprètes, rarement pour le lied en lui-même…

 

Comment jugez-vous la salle ?

C.G. : L’Amphithéâtre Bastille est – comme son nom l’indique – un véritable amphithéâtre de cinq cents places, situé sous la grande salle. Outre ses qualités acoustiques, il me semble que cette forme en demi-cercle porte dans son architecture même l’idée de la démocratisation du spectacle : le public entoure la scène et jouit donc d’une très grande proximité avec les artistes. D’autre part, où que l’on soit, on peut voir l’ensemble des autres spectateurs : le public se regarde, ce qui génère une attention très particulière, une certaine façon d’être ensemble. Dans les moments les plus intenses d’un récital, lorsque tous les yeux sont rivés sur l’interprète, on pourrait percevoir le moindre geste, le plus infime mouvement d’un auditeur dans la salle : l’émotion repose donc également sur la très grande qualité d’écoute du public, ce qui est ici assez touchant. Enfin, le placement libre entraîne une grande liberté, une grande spontanéité…

 

Une spontanéité ?

C.G. : Oui, au fil des saisons s’est installée entre le public et nous une certaine « familiarité » : les spectateurs n’hésitent pas à venir nous faire part de leur ressenti à l’entracte ou à la fin de la représentation. On raconte souvent que Schubert avait coutume de jouer ses oeuvres pour un petit cercle d’amis, lors de soirées joyeuses et informelles. De fait, cette série de concerts Convergences aurait  pu être baptisée les “Schubertiades” de l’Opéra : une part du public vient assister à ces rendez-vous réguliers comme on irait écouter de la musique chez un ami. Il me semble que le Pass’Convergences que nous avons créé et qui permet, pour un prix très raisonnable, d’assister à tous les concerts, a joué un rôle important : il a rendu le rituel du récital plus abordable, plus intuitif. Toutefois, nous avons mis en vente un nombre limité de ces Pass’ afin de pouvoir continuer à accueillir un public toujours nouveau. Tout est une question d’équilibre entre les habitués avec lesquels nous voyageons une saison durant, et un public occasionnel, qui pousse la porte de l’Amphithéâtre pour la première fois, à la faveur de tel artiste ou de tel répertoire.


Justement, l’une des réussites de cette programmation est assurément d’avoir fidélisé un public. Comment le qualifieriez-vous ?

C.G. : Même s’il est difficile de généraliser, je dirais que c’est un public curieux, exigeant, toujours enclin à partager son enthousiasme et ses émotions. Il sait – ou apprend très vite – ce qu’est un cycle de mélodies ou de lieder : il n’applaudit pas entre les pièces… Je crois que ce qui lui plaît beaucoup, c’est que nous lui faisons découvrir des oeuvres rares, précieuses, qu’il connaît peu ou pas. Avec le temps, il nous fait confiance. Ensemble, nous voyageons à travers des régions peu explorées mais merveilleuses du répertoire.


On sait du reste que l’oreille musicale se montre parfois frileuse aux nouvelles expériences. Comment vous y prenez-vous pour faire découvrir ces nouvelles pièces ?

C.G. : Afin que l’exploration et la découverte demeurent un plaisir, nous portons une attention toute particulière au choix des oeuvres, à la composition des programmes, à l’ordre des pièces, à la longueur globale du concert. Il peut ainsi être très pédagogique de faire résonner une oeuvre au sein d’un programme qui l’introduit et l’éclaire. Cette saison, c’est le cas des deux soirées consacrées à Frederick Delius. Pour la première, la soprano Lynne Dawson prépare un programme de mélodies qui permettra de replacer Delius entre des compositeurs tels que Ralph Vaughan Williams et Roger Quilter, dans le paysage assez méconnu de la musique anglaise des XIXe-XXe siècles. La seconde, consacrée aux oeuvres instrumentales, réinscrira le compositeur dans l’espace européen, entre Grieg et Schumann, et mettra en évidence des influences passionnantes entre ces créateurs.

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce compositeur, dont on fête en 2012 le cent-cinquantième anniversaire ?

C.G. : C’est un personnage à part, très mystérieux, pas loin d’un Elgar. Il est né la même année que Debussy et la tentation est grande d’en faire un « Debussy anglais » : sa musique est parée des mêmes splendeurs sonores. Mais il y a chez Delius quelque chose de plus tragique : c’est une musique qui n’a pas peur d’avoir du poids, de prendre le pathos à bras-le-corps. Il a été très influencé par Edvard Grieg, par la musique allemande – Wagner, bien sûr – mais surtout par la France où il a vécu. Et à partir de toutes ces influences, il a su se construire un univers absolument personnel. C’est peut-être d’ailleurs ce dernier aspect du personnage qui me touche le plus : à une époque marquée par la montée des nationalismes, Delius s’est posé comme un compositeur européen…

 

Vous évoquiez tout à l’heure la difficulté de trouver pour chaque oeuvre l’artiste le plus à même de la défendre. N’est-ce pas plus difficile encore pour des oeuvres rares, qui ne sont qu’exceptionnellement données ?

C.G. : Si, et je dois dire que je suis très heureux que de très grands artistes acceptent d’emprunter ces chemins escarpés, de chanter ces raretés qu’ils apprennent souvent tout spécialement pour l’Amphithéâtre, en sachant qu’il y a peu de chances qu’ils les redonnent. Parmi ces « prises de risque », je saluerai cette saison le Notturno d’Othmar Schoeck, une oeuvre pour baryton et quatuor à cordes de très vaste dimension qu’Adrian Eröd et le Quatuor Aron montent pour cette seule soirée à l’Amphithéâtre. Ricarda Merbeth apprend pour nous tout un programme de mélodies Jugendstil. La pianiste Mûza Rubackyté jouera une oeuvre passionnante, le Quintette de Taneiev – un compositeur russe de l’époque de Scriabine – qui sera précédé par deux grands avant-gardistes du début du XXe siècle : Szymanowski et Ciurlionis – compositeur lituanien doublé d’un grand peintre. Enfin, Elisabeth Leonskaja, l’une des grandes schubertiennes d’aujourd’hui, si ce n’est la plus grande, n’avait jamais abordé Le Voyage d’hiver. Elle l’apprendra pour nous.

 

Ce Voyage d’hiver est considéré comme l’un des sommets du lied. Est-ce une oeuvre qui vous tient particulièrement à coeur ?

C.G. : C’est une oeuvre fondamentale, d’une audace incroyable : un voyage sans fin dans un paysage de neige, évidemment un voyage intérieur avant tout et touchant à des profondeurs jusque là inexplorées. Il a fallu d’ailleurs près d’un siècle à ce chef-d’oeuvre pour être reconnu. Et il est beau que, depuis Lotte Lehmann, les chanteuses se soient appropriées ce cycle. Janina Baechle poursuivra le chemin tracé par Christa Ludwig, Brigitte Fassbaender et Mitsuko Shiraï. Je suis heureux de pouvoir présenter dans la même saison un autre grand cycle de lieder, La Belle Maguelonne de Brahms, pour lequel notre Directeur musical Philippe Jordan nous fait le plaisir d’accompagner au piano la comédienne Marthe Keller et le baryton Roman Trekel.

 

Outre les concerts et récitals, on se souvient, la saison passée, de deux spectacles originaux - la reconstitution historique d’un acte des Maîtres chanteurs de Nuremberg, et la présentation de deux opéras inachevés de Debussy. Le théâtre sera-t-il également présent cette saison à l’Amphithéâtre ?

C.G. : Le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner qui donne lieu, dans la grande salle, à la présentation du Ring dans son intégralité, était l’occasion d’élargir le cercle des wagnériens : nous présenterons Siegfried et l’anneau maudit, une version condensée du Ring qui devrait séduire aussi bien les plus jeunes que les adultes, puisque la particularité de cette adaptation est qu’elle ne contient pas une note qui ne soit pas de Wagner ! Après « Les Maîtres chanteurs » de la saison passée, ce sera de nouveau l’occasion de voir et d’entendre Wagner avec une proximité inédite. Par ailleurs, les soirées Danseurs chorégraphes, qui avaient remporté un grand succès il y a deux ans, font cette saison leur grand retour.

 

Deux spectacles mêleront la musique à la littérature...

C.G. : Oui. Le premier, en compagnie de l’écrivain Eric Emmanuel Schmitt, qui ouvre la saison, est consacré à ce qu’il appelle le « Mystère Bizet » : le 3 mars 1875 est créé Carmen à l’Opéra-Comique. Trois mois plus tard, Bizet meurt, foudroyé par un infarctus. A cause de cette mort prématurée, nous ne connaissons qu’une ébauche de ce qu’aurait pu être la carrière de ce compositeur : il restera l’homme d’un unique chef-d’oeuvre qui nous cache sa vie. Eric Emmanuel Schmitt aime la musique – il a déjà rendu hommage à travers ses livres à Mozart et à Beethoven – il se passionne pour Bizet et – qualité rare – sait communiquer sa passion. Il pense que Carmen n’aurait dû être que le premier d’une longue liste de chefs-d’oeuvre de Bizet, et que sa disparition précoce constitue un événement fondamental dans l’histoire de la musique française parce qu’il aurait sans doute ouvert des portes sur des mondes qui nous sont restés inconnus. Lors de ces deux soirées, entouré de la mezzo Karine Deshayes – qui chantera Carmen quelques semaines plus tard sur la grande scène de Bastille – du ténor Jean-François Borras et du pianiste Nicolas Stavy, il dira un texte qu’il a lui-même écrit : il tentera de prolonger la vie par l’écriture et de figurer par l’intuition ce qu’aurait pu être l’oeuvre de Bizet achevée dans sa totalité.

 

Les deux soirées Scriabine se présentent comme un écho au Ring qui sera donné au même moment dans la grande salle. Wagner sera pourtant absent du programme…

C.G. : Bien que l’on n’y entende aucune note de Wagner, l’ombre du Mage d’Outre-Rhin planera sur ces deux soirées : comme Wagner, Scriabine était fasciné par la quête de l’oeuvre d’art totale, et l’on retrouve dans ses sonates l’idée du Ring, de l’anéantissement du monde ancien et de la naissance d’un monde nouveau : à la « messe noire » de l’avant-dernière sonate (n°9) survivent les chemins de lumière de la sonate n°10 – la destruction d’un monde et sa possible renaissance… Il fallait une audace folle pour relever le défi d’interpréter en deux soirs les dix sonates, et je savais que Varduhi Yeritsyan – cette jeune et fougueuse pianiste arménienne – accepterait ce challenge à la fois physique et métaphysique. Face à elle, Olivier Py se fera l’interprète de textes d’auteurs russes ou de la littérature mondiale, qui prolongent le geste créateur de Scriabine. J’ai immédiatement pensé à Olivier Py parce qu’il est un artiste total, comédien, poète, metteur en scène, grand architecte du théâtre dont l’apport déborde aujourd’hui le cadre artistique de ses propres spectacles. Il érige une oeuvre immense, empreinte d’un profond sentiment métaphysique, théologique même : son théâtre est un théâtre de l’apocalypse. C’est par là qu’il peut dialoguer avec Scriabine.

 

Propos recueillis par Simon Hatab

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