Vendredi 2 mai 2014
14+18
épisode 7
Pour commémorer le centenaire de l’année 1914, l’Opéra a choisi de donner la parole aux artistes. Le résultat ? 14+18, un spectacle coproduit par l’Opéra national de Paris, l’Opéra national de Lorraine et l’Opéra de Reims, qui réunit une centaine d’enfants pour faire revivre cette période à travers les grands auteurs, compositeurs, peintres… Qui l’ont connue. Entretien avec l’historien Damien Baldin de la « mission du centenaire », et Christophe Ghristi, directeur de la dramaturgie et du service pédagogique, sur les enjeux de la transmission mémorielle.
Quelle place occupe la Première Guerre Mondiale dans la mémoire collective ? Comment expliquer cet intérêt grandissant ?
Damien Baldin : La Guerre de 14-18, c’est avant tout la mort de masse : un événement qui a provoqué un deuil incroyable. Et l’on sait aujourd’hui grâce aux travaux de la psychiatrie que le deuil se transmet de génération en génération. Je pense donc qu’à travers ce besoin de commémorer, on est encore dans le travail de deuil. La troisième génération, qui monte aujourd’hui ces projets, éprouve un fort désir de commémoration pour répondre à la disparition de ceux qui ont vécu l’événement. Le succès d’initiatives telles que « la grande collecte » prouve cette volonté de porter ce qui appartient à l’histoire familiale pour l’inscrire dans une histoire commune qui fait sens.

Que représente la Grande Guerre pour l’Opéra de Paris ?
Christophe Ghristi : On a coutume de dire que la Première Guerre mondiale fait entrer le monde dans le xxe siècle. Pour l’Opéra de Paris, c’est très concret : la période de la guerre est importante humainement mais aussi artistiquement puisqu’elle coïncide avec l’arrivée d’un nouveau directeur, Jacques Rouché qui fait pleinement entrer l’Opéra dans l’ère de la modernité. Sur le modèle des Ballets Russes, il invite à l’Opéra toute une nouvelle génération de compositeurs, de peintres-scénographes – comme Fernand Léger…

Comment est né le spectacle 14+18 ?
Christophe Ghristi : Partant de l’importance de cette période pour l’Opéra se sont développés deux axes de réflexion sur l’année 1914 : dresser une série de portraits musicaux de compositeurs méconnus à l’Amphithéâtre, en consacrant à chacun une soirée entière ; et ce projet mené avec le service pédagogique Dix mois d’École et d’Opéra, qui réunit une centaine d’enfants des académies d’Île-de-France, de Nancy et de Reims – un spectacle centré sur cette période – coproduit avec les Opéras de Nancy et de Reims – pour lequel nous nous sommes posé cette question : que pouvons-nous communiquer de cet événement à des enfants d’aujourd’hui ?

Quelle réponse avez-vous trouvée à cette question ?
Christophe Ghristi :Il ne s’agissait pas de leur présenter cette période de manière frontale, mais – pour nous qui sommes un théâtre – de leur parler de la guerre à travers les grandes figures artistiques de l’époque. C’est la raison pour laquelle, contrairement aux autres années, nous n’avons pas commandé de création à un compositeur. Nous avons puisé dans le répertoire extraordinaire de l’époque : Ravel, Debussy, Fauré, Stravinsky, Weill…

Stravinsky, Weill… L’un des enjeux de cette commémoration est-il de repousser les frontières du national ?
Damien Baldin : Tout à fait. L’un des enjeux culturels et politiques est de faire redécouvrir la dimension mondiale de cet événement qui, pendant longtemps, s’est résumé à un affrontement franco-allemand. La Grande Guerre ne se résume pas au front ouest. On a combattu sur tous les continents : en Afrique, en Asie… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle même les enfants dont l’histoire familiale ne s’est pas toujours déroulée en France sont concernés par cet événement. La France a eu des dizaines de nationalités qui sont venues combattre sur son sol. Elle se doit cent ans après d’être, lors de ces commémorations, à nouveau ce pays d’accueil…

Comment faire prendre aux enfants une part active à cette commémoration ?
Christophe Ghristi : Il ne s’agit pas pour nous d’adopter une posture normative, en cherchant à définir des valeurs que nous souhaiterions transmettre. La question de la transmission des valeurs est délicate. Nous sommes tous pour la paix, mais lorsqu’on a dit cela, on n’a presque rien dit… L’important est plutôt ce que les élèves vont recréer eux-mêmes. Ce sont eux qui construisent leur action de commémoration. Tout ce que peut un théâtre, c’est raviver la mémoire artistique dont il est le dépositaire. D.B. : C’est également mon point de vue : on ne peut plus simplement leur demander de se mettre au garde à vous devant le monument aux morts. Il y a une mémoire à malaxer par les enfants. C’est à eux de transmettre ce qu’ils auront compris, ce qu’ils ont envie d’exprimer… 


Propos recueillis par DMEO
Retrouvez cet entretien dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris
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