Mercredi 23 avril 2014
14+18
épisode 6
Marie-Eve Signeyrole, metteur en scène, et Simon Hatab, dramaturge, tous deux co-librettistes, reviennent sur la construction du projet et son évolution au fil des répétitions.
Comment s’est élaboré 14+18 ?
Marie-Eve Signeyrole : Nous avons cherché à construire un « objet » capable de faire dialoguer une centaine d’enfants et adolescents issus de régions différentes, de les rapprocher d’une période qui leur est étrangère et d’une génération parfois oubliée au sein de leur propre famille. De là, l’idée de situer l’action en classe, lieu d’apprentissage et de transmission, d’adopter le point de vue de l’enfant et d’engager un face-à-face entre deux générations : celles de 1914 et de 2014. Ainsi, les arrière-arrière-petits-fils et filles interrogent leurs ancêtres sur le sens de cette guerre et « jouent » ensemble à ce jeu dangereux.
Simon Hatab : Assez vite a émergé l’idée que l’art – les oeuvres du contexte artistique de l’époque ou inspirées de l’époque – devait être le vecteur de la transmission mémorielle. En plus des documents historiques – lettres de soldats, affiches de mobilisation, chansons et photographies d’époque – nous nous sommes plongés dans un vaste répertoire littéraire (Apollinaire, Céline, Cendrars, Giono, Barbusse, Erich Maria…), musical (Debussy, Fauré, Poulenc, Ravel, Stravinsky mais aussi Berthe Silva, Jean Ferrat…) et cinématographique (Kubrick, Pialat…) dont nous nous sommes inspirés de près ou de loin pour écrire les scènes du spectacle.

Quels sont les enjeux du travail de mise en scène avec des adolescents sur un tel projet ?
Simon Hatab : Tout l’enjeu d’un tel projet tient à l’appropriation artistique de ces mots, de ces fragments d’histoire qui ne sont pas les leurs mais qu’ils doivent dire et jouer. Parce que ce processus renvoie à une autre appropriation : celle de la mémoire d’événements qu’ils n’ont pas connus mais qui les construisent et dont ils sont amenés à devenir à leur tour les passeurs. Le premier acte du projet s’est terminé quand nous avons achevé l’écriture du spectacle sur le papier. Le deuxième a débuté lorsque nous avons commencé à répéter. Et nous sommes sensibles à ce que ces enfants et adolescents modifient dans le livret – les mots qu’ils changent, les actions qu’ils réinventent – lorsqu’ils s’emparent du texte, au fil des répétitions. C’est important pour que le rôle n’éclipse pas l’interprète, de ne jamais faire disparaître l’adolescent d’aujourd’hui sous le soldat d’hier : le but n’est pas de faire une reconstitution historique mais un spectacle qui parle du rapport à 1914 de cette « génération 2014 ». Le théâtre permet de s’emparer de cette mémoire et de la recréer au présent.
Marie-Eve Signeyrole :Mettre des mots durs, des mots d’acier et de sang dans leur bouche est simple sur le papier, et plus difficile en réalité. Ensuite, on se raisonne : ce n’est pas nous qui leur confions cette histoire, puisque c’est finalement la leur. Ce ne sont pas seulement des textes d’auteurs. Ce sont aussi des mots de soldats, souvent d’hommes anonymes qui nous survivent et à qui les enfants prêtent leurs voix. Puis, à leur tour, avec leur professeur, ils se servent de ces textes comme d’un outil de travail et écrivent au début « à la manière de » puis avec leurs propres mots. Les professeurs nous font parvenir leurs courriers de « jeunes poilus », que nous allons intégrer au spectacle. C’est d’ailleurs à leur lecture que l’on comprend à quel point leur histoire les touche.

Comment les élèves réagissent-ils à ce voyage artistique et historique ?
Marie-Eve Signeyrole :Un tel projet sort les enfants du cadre scolaire. Ils sont en immersion dans des théâtres, des lieux d’histoire et de féerie qui mettent dans leurs yeux une curiosité nouvelle, l’impression qu’ils vont toucher à quelque chose de particulier. Ensuite, il y a le regard de l’autre : jouer, chanter, danser devant les autres. Étrangement, ils sont extrêmement bienveillants entre eux, parce qu’ils savent sans doute eux-mêmes l’effort considérable que cela représente. C’est d’ailleurs plus facile en primaire qu’au collège où le regard sur soi-même et implicitement le regard de l’autre comporte d’autres enjeux. Pour certains, 14+18 est un outil formidable. Pour d’autres, une épreuve que nous surmontons ensemble. Les élèves avec qui nous travaillons répondent très différemment à nos propositions, selon leur âge, leur histoire… Il faut donc s’adapter en permanence, même si pour la plupart, il s’agit désormais de leur projet. Ce n’est déjà presque plus le nôtre…
Simon Hatab : La Grande Guerre a un siècle mais les débats qu’elle réveille sont actuels : obéir ou désobéir, les soldats issus des colonies, les femmes qui remplacent les hommes dans les usines mais seront renvoyées au foyer au lendemain du conflit… Quand nous travaillons avec eux, les remarques, les réflexions que font les élèves montrent qu’ils sont sensibles à ces questions qui travaillent encore profondément notre société.


Propos recueillis par DMEO
Retrouvez cet entretien dans En Scène !
Le journal de l'Opéra national de Paris
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