Scintille, Garnier !
Dès l’automne, les colonnes impériales, pyramidales et rostrales, ainsi que les lampadaires, les candélabres et les cariatides qui bordent le Palais Garnier feront l’objet d’une vaste campagne de restauration. Pascal Prunet*, architecte en chef des Monuments Historiques, revient ici sur les principaux enjeux de ce vaste chantier (automne 2012 – été 2015) visant à redonner à la Ceinture de Lumière son éclat d’autrefois.
En Scène ! : Quelles sont les fonctions que l’architecte du nouvel Opéra, Charles Garnier, assigne à la Ceinture de Lumière lors de la conception de son programme architectural ?
Pascal Prunet : Dans ses écrits sur le théâtre, Charles Garnier évoque les « illuminations » pour désigner le dispositif d’éclairage public entourant le théâtre. Il insiste par là même sur la réverbération et le halo générés par les vingt-deux lampadaires, les vingt-deux cariatides et les quatorze colonnes cernant le monument – sans oublier les deux candélabres ouvrant sur le Pavillon de l’Empereur. L’éclairage public est donc la fonction principale de cet ensemble architectural que l’on pourrait tout aussi bien qualifier de « collier de lumière » afin de mettre également en valeur sa fonction décorative et symbolique. En effet, grâce à ces installations, le plan du bâtiment, en forme de losange, est beaucoup plus lisible et cela malgré la densité du quartier.
Prenons l’exemple des deux façades latérales qui délimitent de grands espaces triangulaires de part et d’autre de l’édifice : l’emplacement des cariatides y accentue la logique de parvis. Autre exemple, côté ouest : les deux colonnes impériales surmontées chacune d’un aigle de bronze aux ailes déployées occupent une place de choix en encadrant l’entrée principale du Pavillon de l’Empereur. Une fois que les deux candélabres et les vingt-deux lampadaires se situant aux extrémités de la rampe et tout au long des balustrades seront restaurés, un somptueux circuit lumineux donnera au visiteur la sensation de pénétrer dans une cour d’honneur, comme à l’origine. Et ici encore, la fonction des installations lumineuses est double : éclairer le théâtre certes, mais aussi symboliser la puissance impériale. En somme, la Ceinture de Lumière régule et souligne l’organisation de l’espace urbain autour de l’Opéra dans un esprit mixte associant mise en scène du pouvoir et illumination d’un édifice institutionnel de prestige.
En S. : On peine souvent à qualifier le style de Garnier. Avec cette Ceinture de Lumière, le parti pris fonctionnaliste de l’architecte apparaît nettement, mais qu’en est-il de sa passion pour la polychromie ?
P. P. : S’agissant du style, j’ai l’impression que Garnier joue, tout comme Michel-Ange, avec le décalage des différents canons architecturaux y compris pour la lumière, en déplaçant volontairement les lignes, les niveaux et les déambulations. Cela engendre un ensemble formel riche et complexe qui finit par produire une véritable mise en scène de l’éclairage. Et l’association de granits polis, de marbres polis, de pierres calcaires, d’ors et de bronzes, déclinée sur l’intégralité des installations lumineuses accroît leur éclat et leur beauté. C’est notamment pour restituer cette polychromie si chère à Garnier que le Laboratoire de recherche des monuments historiques a procédé à des analyses ayant permis de retrouver la nature des différents matériaux employés lors de la construction du théâtre, entre 1861 et 1875. Leur variété est prodigieuse : bronzes, alliages cuivreux, marbres, pierres, granits… Mais nous avons aussi découvert que certains éléments avaient d’abord été choisis pour leurs propriétés économiques et utilitaires, ce qui contribue à expliquer leur dégradation prématurée.
En S. : Cela signifie que la campagne de restauration de la Ceinture de Lumière est aussi l’occasion de réhabiliter certaines parties du bâtiment ?
P. P. : Lors de la construction de la station de RER Auber, la rampe d’accès au Pavillon de l’Empereur avait été déposée. À cette occasion des vices de forme datant de la construction du théâtre ont été découverts. Nous allons donc corriger ces défauts structurels en stabilisant les murs, en déposant puis en remplaçant les revêtements abîmés, la quasi-totalité des parements en pierre et les balustrades.
En S. : Quelles sont les clefs de la réussite d’une telle entreprise et quels sont les différents corps de métiers impliqués dans cette aventure ?
P. P. : L’objectif de la première tranche de travaux est de restituer la globalité des équipements lumineux de la rampe d’accès au Pavillon de l’Empereur en procédant à la mise aux normes électriques d’un système d’éclairage qui, au départ, n’avait été conçu que pour fonctionner au gaz et qu’on électrifia progressivement. Cela implique aussi la stabilisation du bâti afin d’éviter que la structure porteuse ne glisse et se déverse, une fois les lampadaires, colonnes et candélabres remis en place. Des problématiques liées au traitement des matériaux, à leur conservation, à leur résistance à la pollution s’entrecroisent sans cesse dans ce genre de travaux et requièrent la concertation de nombreux acteurs : ingénieurs, calculateurs, spécialistes des métaux, du verre, de la pierre, entreprises de gros oeuvres, maçons, carriers, tailleurs de pierre, marbriers, restaurateurs, appareilleurs, étancheurs, paveurs, spécialistes des réseaux d’évacuation des eaux, électriciens…
Aurélien Poidevin**
* Diplômé de l’École Polytechnique fédérale de Zürich, Pascal Prunet est architecte en chef des Monuments Historiques. Depuis 2010, il est responsable du Palais Garnier. Parallèlement à ses activités d’architecte, Pascal Prunet enseigne à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Nancy.
** Aurélien Poidevin est professeur agrégé d’Histoire à l’Université de Rouen et adjoint scientifique à la Haute école de Musique de Genève. Ses travaux portent principalement sur l’histoire de l’Opéra de Paris au XXe siècle. Il a co-écrit, avec Rémy Campos, La Scène lyrique autour de 1900, Paris, L’oeil d’or, 2012. Il contribue aux textes du nouveau parcours-visite du Palais Garnier, dans le cadre de la signalétique intérieure du théâtre-monument, qui sera mis en place durant l’hiver 2012-2013.















