Deux hommes et un dieu
Le Ring à l'Opéra Bastille
Deux chanteurs – Thomas Johannes Mayer et Egils Silins – interprètent en alternance le rôle de Wotan lors des reprises de L’Or du Rhin : l’occasion de faire ressortir la dualité de ce personnage insaisissable. Nous n’avons pas résisté à leur demander de confronter leurs visions du dieu sur lequel repose l’ordre du monde et sa déchéance. Entretien.
Le personnage de Wotan est l’un des plus complexes de toute la mythologie wagnérienne. En tant qu’interprète, jouer un dieu est-il différent de jouer un être humain de chair et de sang ?
Thomas Johannes Mayer : Que Wotan soit un dieu ne change pas fondamentalement la donne. Ce qui m’intéresse en lui, ce sont ses failles qui sont proprement humaines : son désir d’immortalité qui finit par se confondre avec un désir de mortalité. Au fond, Wotan envie Brünnhilde qui est la seule à franchir le pas, à devenir humaine. Parce qu’il finit par prendre conscience que l’éternité, à laquelle lui fait aspirer sa volonté de puissance, représente l’anéantissement de son vouloir vivre et agir…
Egils Silins : Si Wotan est un dieu, il n’en possède pas moins des côtés profondément humains. C’est particulièrement vrai dans La Walkyrie : la présence de Brünnhilde l’oblige à se comporter comme un père. Par ailleurs, la musique de Wagner dépasse la distinction entre les hommes et les dieux. Elle constitue une indication de jeu très forte, y compris corporelle. Elle impose une direction à contre-courant de laquelle il est difficile de nager. J’ai tendance à m’en remettre à elle pour jouer Wotan.
Thomas Johannes Mayer : La société des dieux que représente Wagner est une société de l’échec qui ne fait que tendre un miroir à la société des hommes : les questions qu’ils se posent sont également celles qui tourmentent chacun d’entre nous. D’ailleurs, tout le Ring est orienté vers l’anéantissement de cette structure religieuse : Wagner offre à l’homme la possibilité de devenir son propre dieu. Dans sa mise en scène, Günter Krämer accentue encore ce côté humain des dieux en les montrant décadents, un peu grotesques.
L’évolution dramatique du personnage de Wotan sur un aussi long terme – du début de L’Or du Rhin à son ultime apparition dans Siegfried – est-elle un défi supplémentaire qui vous est lancé ?
Thomas Johannes Mayer : Effectivement, au fil des trois opéras, Wotan accomplit un grand voyage intérieur. Dans L’Or du Rhin, il est encore très extérieur à l’action : il n’est pas un personnage-moteur du drame alors même qu’il en est la source. Entre les deuxième et troisième actes de La Walkyrie, il a une impressionnante prise de conscience qui l’amènera à punir Brünnhilde. Il se confronte à lui-même, devient plus sage. Lorsqu’il revient dans Siegfried sous les traits du « Wanderer », sa quête semble toucher à sa fin. Il apparaît résigné…
Egils Silins : Dans L’Or du Rhin, Wotan est froid, politique, calculateur, il montre peu ses sentiments. Ses chants sont d’ailleurs plutôt des commentaires. Ses actes sont parfois contradictoires, comme s’il avait une sorte de carapace très dure qui nous empêchait de saisir son intériorité. Ce masque tombe dans La Walkyrie : en se laissant emporter par ses sentiments, il devient plus vulnérable. C’est aussi par cet aspect que le personnage me touche le plus. Dans Siegfried, il revient plus ironique que jamais mais n’a rien perdu de son côté menaçant. Il me semble que c’est dans ce troisième opus qu’il offre le plus d’interprétations possibles, notamment au metteur en scène.
Thomas Johannes Mayer : Il est vrai que le personnage présente une évolution discontinue, des visages parfois contradictoires. Mais je n’essaie pas de faire taire ces contradictions car ce sont précisément elles qui m’intéressent le plus. Ce personnage est pour moi une aporie vivante : vivre ou disparaître ? Aller vers les autres ou rester seul ? Vouloir ou renoncer ? Ce mouvement permanent est évidemment à rapprocher de l’intérêt qu’avait Wagner pour le bouddhisme.
Musicalement, comment jugez-vous le trajet de Wotan ?
Egils Silins : Pour moi, le climax du rôle se situe dans La Walkyrie : il y a à la fin de l’opéra plus de vingt minutes vocalement redoutables. Maintenir la tension est alors un véritable challenge, à plus forte raison devant un public francophone : tout repose sur l’interprétation. Je dois dire qu’il s’agit du passage qui me fascine le plus : je trouve cette scène de l’adieu à Brünnhilde d’une densité incroyable. Il y a tant de douleur contenue dans la musique et dans les mots que le simple fait d’y songer me donne des frissons. Sur scène, je me laisse porter par cette musique et tout devient possible.
Thomas Johannes Mayer : Le rôle de Wotan est traversé par des leitmotive, des éclairs musicaux qui sont aussi importants que le texte pour comprendre le personnage. À ceci près que chaque motif possède sa propre logique interne, qui doit être interprétée. Ainsi, lorsque la lance apparaît, le leitmotiv qui lui est associé peut tout à la fois signifier le pouvoir ou l’impuissance du personnage. Ceci incite le chanteur à ne pas jouer trop cérébral, à ressentir le rôle, à se laisser porter par la musique. Surtout, à être présent : il me semble que Wotan fait partie de ces rôles qui révèlent davantage le chanteur tel qu’il est que tel qu’il voudrait être…
Egils Silins : Il faut ajouter que la langue qu’invente Wagner pour le Ring – cette langue si musicale, si riche en allitérations – est d’une grande complexité, même pour un germanophone. Elle résiste, exige que l’on se la réapproprie à chaque fois que l’on reprend le rôle.
Vous avez déjà chanté Wotan à plusieurs reprises. Lorsque vous abordez une nouvelle production, vous efforcez-vous de poser sur le personnage un regard neuf ou essayez-vous plutôt de synthétiser les visions antérieures des différents chefs et metteurs en scène avec lesquels vous avez travaillé ?
Egils Silins : Avoir chanté Wotan dans différentes productions est un luxe : lorsque – comme ce sera le cas à Paris – le plateau vocal et l’orchestre sont de très grande qualité, on n’en finit pas de découvrir de nouvelles facettes du personnage. Il me semble que, contrairement à certains compositeurs belcantistes avec lesquels j’ai parfois l’impression de tourner un peu en rond, Wagner ne m’ennuie jamais. Par ailleurs, il est aussi un paramètre primordial qui intervient dans la redécouverte d’un rôle, au-delà de la mise en scène : c’est l’espace – les rapports scène-salle, scène-fosse d’orchestre. Chaque salle possède ses spécificités : par exemple, la fosse d’orchestre de Vienne est assez haute, à Zurich, la scène est plus intimiste… La salle de l’Opéra Bastille est vaste. Heureusement, le rôle de la scénographie est de nous permettre de maîtriser cet espace. Et puis, j’avais déjà travaillé avec Philippe Jordan à Zurich. Nous ne nous étions pas vus pendant plusieurs années et nous avions tous deux beaucoup évolué. J’étais ravi que nous nous retrouvions – riches des multiples expériences que nous avons vécues chacun de notre côté – pour poursuivre ensemble cette aventure dans le Ring. La mise en scène de Paris, l’immense globe terrestre, le parallélisme entre la société des hommes et celle des dieux, tout cela me paraît très juste.
Thomas Johannes Mayer : J’ai déjà interprété Wotan quarante-cinq fois dans La Walkyrie et trente fois dans Siegfried (un peu moins dans L’Or du Rhin). L’année prochaine, je participe à cinq productions de « L’Anneau ». Pour m’être confronté si souvent à lui, j’ai l’impression de bien le connaître. En marge du dialogue avec le chef et le metteur en scène, il me semble essentiel qu’un chanteur développe sa propre vision, comprenne les enjeux et la profondeur existentielle de son personnage. Rejouer Wotan signifie recommencer ce dialogue avec soi-même dont l’objet pourrait être : comment vaincre la souffrance ? C’est une question que l’on peut creuser à l’infini, et c’est ce questionnement qui fait que l’on n’en a jamais fini avec le dieu des dieux, que le jouer reste toujours excitant. C’est ce qui nous donne de l’énergie pour porter ce rôle aux exigences physiques redoutables…
Propos recueillis par Nils Haarmann
Après avoir étudié la littérature, les arts du spectacle et le cinéma à Berlin, Paris et New York, Nils Haarmann participe au Robert Wilson Summer Program et séjourne au Watermill Center. Dramaturge à la Schaubühne de Berlin, il collabore avec les metteurs en scène Rodrigo Garcia, Wajdi Mouawad, Jan Gockel, Ivan Panteleev, Peter Kleinert, Friederike Heller… Il est également traducteur de textes dramatiques.















