À lire avant le spectacle
Le compositeur
Piotr Ilyitch Tchaikovski. Né à Votkinsk en 1840. Mort à Saint-Pétersbourg en 1893. Tchaïkovski fut un compositeur éclectique. Son œuvre est d'une inspiration plus occidentale que celle de ses contemporains. Orchestrateur génial, doté d'un grand sens de la mélodie, Tchaikovski composa dans tous les genres, s'illustrant particulièrement par ses œuvres symphoniques. Il donna ses lettres de noblesse au ballet, ajoutant une dimension symphonique à un genre auparavant considéré comme « inférieur ». Plus connu en France pour ses ballets (Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Casse-Noisette) et ses symphonies, Tchaikovski a composé une dizaine d’opéras (Le Voïvode, Ondine, Opritchnik, Vakoula le forgeron…) parmi lesquels seuls Eugène Onéguine et La Dame de pique se sont réellement imposés en Europe.
L’œuvre
La Dame de pique est l’avant-dernier opéra de Tchaikovski et sans doute une de ses œuvres les plus achevées. Le livret, écrit par son frère Modeste, est inspiré de la nouvelle homonyme de Pouchkine, dont Tchaikovski avait déjà adapté Eugène Onéguine et Mazeppa.
La nouvelle de Pouchkine raconte l’histoire de Hermann, un officier allemand fasciné par le jeu, qui utilise une jeune fille, Lisa, pour entrer en contact avec la vieille Comtesse, qui, dit-on, a gagné une vaste fortune aux cartes grâce à une combinaison secrète. En l’adaptant pour la scène, Modeste, en accord avec son frère et Ivan Vsevolojski, le directeur des théâtres impériaux de Saint-Pétersbourg, lui fit subir d’importantes modifications. La principale concerne le personnage de Hermann qui, de cynique et seulement intéressé par le secret des cartes dans la nouvelle, devient, dans l’opéra, un héros byronien, partagé entre sa passion du jeu et un amour sincère pour Lisa. De même, alors que, chez Pouchkine, il finit à l’asile, dans l’opéra, il préfère se donner la mort. Cette « romantisation » a pu sembler éloignée de l’esprit railleur et cruel de la nouvelle, mais elle a apporté une dimension tragique, un « fatum », qui a séduit Tchaikovski et lui a permis de s’identifier avec son héros, marginal comme lui.
Une autre modification importante concerne l’époque où se situe l’action. Pouchkine avait situé l’histoire dans sa propre époque (entre 1830 et 1840), mais Tchaikovski la replaça plus loin dans le temps, à la fin du XVIIIe siècle, ce qui lui permit de composer une musique dans le style qu’il aimait le plus, c’est-à-dire dans celui de Mozart et des classiques viennois. Et de fait, certaines mélodies sont directement inspirées par l’auteur de Don Giovanni. Mais l’œuvre n’est pas un pastiche de Mozart pour autant et Tchaikovski y intègre aussi un chœur religieux russe, tout comme des éléments qui renvoient à Carmen de Bizet, opéra qu’il adorait. On notera enfin la référence à un air de Richard Cœur de Lion de Grétry, air que chante la Comtesse, en français et en souvenir de ses jeunes années, et qui confère à l’œuvre une nostalgie toute particulière.
La création
La Dame de pique a été créée le 7 décembre 1890 au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg.
L’œuvre à l’Opéra de Paris
La Dame de pique a été représentée pour la première fois à l’Opéra de Paris (Opéra Bastille), le 26 février 1991, sous la direction musicale de Myung-Whun Chung, dans une mise en scène d’Andrei Konchalovski, des décors d’Ezio Frigerio et des costumes de Franca Squarciapino, avec Vladimir Popov (Hermann), Tina Kiberg (Lisa), Irina Bogatcheva (La Comtesse), Serguei Leiferkus (Tomski), Gino Quilico (Eletski). Cette production a été reprise en 1993. En 1999, une nouvelle production a été présentée, dans une mise en scène de Lev Dodin, des décors de David Borovsky et des costumes de Chloé Obolensky, avec Vladimir Galouzine, Karita Mattila, Helga Dernesch, Vassili Gerello, Simon Keenlyside, placés sous la direction de Vladimir Jurowski. C’est cette production, reprise en 2001 (avec Sergei Larin et Karita Mattila) et 2004 (avec Vladimir Galouzine et Hasmik Papian) qui est de nouveau à l’affiche.
Argument
Le spectacle se déroule comme un long flash-back qui commence par l’épilogue (davantage proche en cela de la nouvelle de Pouchkine, dans lequel Hermann devient fou, que de l’oeuvre de Tchaikovski, où le protagoniste se suicide).
PREMIERE PARTIE
Dans un lit de l’hôpital psychiatrique Obuhov de Saint-Pétersbourg, Hermann, officier aliéné mental, cherche à se remémorer ce qui l’a conduit à la folie. La trame de l’opéra se déroule dans un enchaînement ininterrompu de visions. Ses souvenirs le ramènent au temps où, jeune et pauvre officier, il rêvait de s’enrichir et ne voyait qu’une seule possibilité : le jeu de cartes, très populaire et à la mode dans la haute société. Mais il avait à la fois trop d’ambitions et trop peu d’argent pour le risquer au jeu ; il passait donc ses nuits dans les salles de jeux à observer les autres mais sans jouer lui-même ; ce qui provoquait la moquerie des joueurs de la haute société. Il se souvient aussi de sa passion pour la jeune Lisa, une aristocrate, fiancée au prince Eletski. Hermann était tout à fait conscient de la différence de statut social qui les séparait. Aussi caressait-il l’opportunité d’une revanche sociale qui lui permettrait d’épouser Lisa grâce à un gain important au jeu. Il est également tourmenté par l’image de la mystérieuse Comtesse, grand-mère de la jeune fille.
Le récit du comte Tomski ne cesse de le hanter : celui-ci racontait que l’octogénaire s’entourait d’un mystère devenu légende à Saint-Pétersbourg. Quand elle était jeune fille, la Comtesse était d’une beauté remarquable ; elle passait toutes ses nuits à Paris à jouer aux cartes : on l’appelait la « Dame de pique ». Un jour, elle perdit toute sa fortune au jeu. En rentrant chez elle, elle y trouva le comte de Saint-Germain qui lui proposa de lui révéler un secret concernant trois cartes en échange d’une nuit d’amour. La Comtesse ne sut résister à la tentation : elle lui accorda ce qu’il demandait et retourna à la table de jeu en utilisant le secret et récupéra ainsi tout ce qu’elle avait perdu. Selon la légende, la Comtesse confia son secret à son mari, puis à son jeune amant. Un jour, le fantôme du comte de Saint-Germain lui apparut et lui annonça que le troisième homme à qui elle dévoilerait ce mystère causerait sa mort. D’autres visions surgissent dans la tête malade de Hermann : quand il apprit cette légende, il se promit de conquérir Lisa et, grâce à elle, de découvrir le secret des trois cartes. La première partie de son projet se réalisa : il se revoit serrant Lisa dans ses bras. Dans l’esprit de Hermann resurgit aussi le souvenir des moqueries auxquelles l’a exposé, au cours d’une fête, son désir effréné de découvrir le secret des trois cartes et de s’élever au-dessus de ses amis, comme Tomski et les jeunes aristocrates Tchekalinski et Sourine, qui, en excitant son imagination déjà exaltée, jouèrent un rôle fatal dans sa maladie. Dans sa vision de la fête, il se voit entraîné dans une tragique partie de colin-maillard, à laquelle participent tous ceux qu’il côtoie à l’hôpital ainsi que Lisa et la Comtesse.
DEUXIEME PARTIE
Les souvenirs de Hermann deviennent de plus en plus précis : il se revoit chez la Comtesse, où il s’est introduit pour un rendez-vous nocturne avec Lisa. L’entretien est interrompu par l’arrivée de l’octogénaire. Celle-ci est de méchante humeur, préoccupée par l’angoisse et la solitude de ses nuits : elle se remémore les jours de sa jeunesse ; lorsqu’Hermann surgit brusquement devant elle, il lui semble voir un fantôme des temps anciens. Il la supplie de lui révéler le secret des trois cartes et elle comprend alors qu’il est le troisième homme annonciateur de sa mort. Elle meurt, emportant pour toujours avec elle le mystère des trois cartes et plongeant Hermann dans le désespoir. Les images des funérailles de la Comtesse le poursuivent. Il lui semble voir son fantôme venir lui révéler le secret des trois cartes : trois, sept, as. Tout au long de la maladie de Hermann, Lisa est demeurée auprès de lui ; elle veut croire qu’il l’aime sincèrement et qu’il n’est pas responsable de la mort de la Comtesse ; mais l’état de santé du jeune homme ne fait que se dégrader : le monde entier lui apparaît comme un tripot, y compris sa chambre d’hôpital. Puisque, dans son imagination malade, il croit détenir le secret des trois cartes, il veut les jouer : le trois gagne, le sept double et il devient très riche. Au troisième tour, il mise sur l’as, mais, à la place de la carte gagnante, c’est la dame de pique qui sort. Il croit y voir la Comtesse morte et sombre définitivement dans la folie.










